Marcel MOREAU, Corpus scripti

Quand la chair fait verbe

Marcel MOREAUCorpus scripti, Denoël, 2002

Peu nombreux, dans l’histoire de la lit­térature, les écrivains qui s’adressent longuement et familièrement — ici le tutoyant dans la langue de l’enfance boraine : « M’Corps » — à leur corps. Plus rares encore, assurément, les écrivains dési­gnant — après y avoir entrepris de considé­rables fouilles — leur corps comme l’auteur de leurs œuvres ; tel Marcel Moreau, cher­cheur amoureux, barbare possédé de mots et survolté par eux, « né d’une intensité, avec de l’intensité et pour l’intensité ». La chair se fait verbe, tantôt à l’enrouée semblance d’un flamenco jailli du ventre, tantôt à la soyeuse mais terrible semblance d’une « femme qui à la fois jouit dans sa chair et de son être… ».

Heureusement préservé de la psychanalyse, le corps écrivain jouit d’écrire et fait jouir l’écriture, et ne s’en remet ja­mais d’avoir mis au monde ces livres volca­niques, éruptifs, monstrueux, immensément bavards, bafouilleurs striés d’éclairs. « Interdit de sagesse », glissant la main au creux des dictionnaires du geste même dont on dénude une femme, corps affamé de mots et de femmes (« En entrant de cette manière dans le monde du langage […], tu ne risquais point de t’éloigner trop de ton obsession centrale : le corps de la femme »), saoulé de rythmes furieux et de trépidations, heureux compositeur de calembours (« Tu t’en donnais à queue-joie »), sauvage prêtant la voix à ses pulsions les plus primordiales pour espérer enfin écrire le livre essentiel, athée inexorable et blasphémateur (ce titre, Corpus Scripti, démarqué de l’invocation sa­crée « Corpus Christi ») ; certes, Marcel Mo­reau est tout cela.

Mais de ce forcené lisant-aimant-écrivant il arrive que, par mégarde (nous savons qu’il n’en est rien : cela se produit lors d’une émotion, d’une extrasystole de la mémoire), l’écriture trahisse la tendresse chavirée : la phrase jusqu’alors bousculée s’accorde la pause de l’alexandrin (avec césure à l’hémis­tiche, comme un casse-vitesse) pour caresser le souvenir des premiers émois érotiques : « Elles avaient de gros seins, elles étaient callipyges, et leurs bas se frottant, au rythme de leurs cuisses, émettaient un son doux, lascif et lancinant. » Ailleurs s’entend le glissando de la paronomase : « la contem­plation des assoupies, de la splendeur des assouvies… » Rien à redire : la beauté, c’est une affaire d’amour, et de style.

Pol Charles


Le Carnet et les Instants n° 125 (novembre 2002 – janvier 2003)