Marcel Moreau, Féminaire

Issu des entrailles

Mar­cel MOREAU, Fémi­naire suivi de La libéra­tion de la parole, Let­tres vives, 2000

Voici un livre qui a des allures de tes­tament philosophique. Certes, il ne se présente pas comme tel, ou il se le refuse parce que cette affir­ma­tion pour­rait bien être pré­maturée, mais il laisse le sen­ti­ment d’avoir été écrit de haute lutte, une dernière fois, tant que l’au­teur se sen­tait encore bien vivant. En effet, Mar­cel More­au, à petites touch­es ci et là dans le texte, rap­pelle qu’il n’est plus de pre­mière jeunesse et laisse enten­dre, sans se plain­dre et sans détailler, que sa san­té est désor­mais chance­lante. Mau­vaise nou­velle, évidem­ment, surtout venant d’un écrivain qui a tou­jours placé les pas­sions et les pul­sions du corps au cen­tre de ses préoc­cu­pa­tions. Il est facile de com­pren­dre com­bi­en Mo­reau peut se sen­tir meur­tri de n’avoir plus cette énergie qui l’a longtemps porté mais son écri­t­ure n’en souf­fre pas et elle n’a rien per­du en tonus ou en lyrisme. Au con­traire même, aurais-je ten­dance à dire, mais je veux m’empêcher d’imag­in­er que ce livre a été conçu comme un superbe bou­quet final.

Ain­si Fémi­naire est, avant tout, un hymne à la vie, à la femme et à l’amour. Un hymne répété de livre en livre, mais ici mieux qu’ailleurs dans son œuvre, on com­prend com­bi­en More­au a fait de son pro­pre corps une sorte de creuset alchim­ique dans lequel il a provo­qué d’é­tranges réac­tions où se bras­saient ses pas­sions, ses désirs et ses en­vies, où l’écri­t­ure amène à la femme qui ra­mène à l’écri­t­ure, où le lien est celui de l’amour, tan­tôt noué, tan­tôt à refaire. Sans oubli­er que ce corps aura aus­si été l’enve­loppe de sa pro­pre vie. Il se passe quelque chose qui tient à la fois de la trans­mu­ta­tion et de la greffe ; si on peut dis­tinguer le corps ver­bal du corps char­nel, More­au crée, par l’ivresse de l’ex­al­ta­tion, par un désir vis­céral, une cir­cu­la­tion, un corps à corps et une fusion. L’ensem­ble peut paraître chao­tique mais il finit par se décou­vrir comme un for­mi­da­ble instinct de vie qui sem­ble n’être jamais en repos. Et, au fond, peu nous importe ce qu’il a con­nu dans les al­côves, il suf­fit d’en suiv­re le chant exalté dont il laisse la trace débor­dante. C’est déjà beau­coup. Faire sens, chez More­au, relève à la fois de l’éveil, de la pra­tique et d’une ré­sonance pro­longée. La chair et la langue, l’amour et les mots se ren­for­cent dans la même effer­ves­cence voluptueuse.

Dans cet univers d’une grande den­sité, où toutes les ram­i­fi­ca­tions ramè­nent au cen­tre, où l’im­pres­sion, entre vocab­u­laire débridé et phras­es touf­fues, est de par­ticiper à une implo­sion per­ma­nente, Fémi­naire a l’avan­tage de s’ar­tic­uler en une suite de textes courts qui per­me­t­tent autant d’ap­proches. Cela oblige mal­heureuse­ment à des répéti­tions mais cela autorise aus­si à inter­rompre la lec­ture. L’ensem­ble se présente comme une sorte de miroir à facettes dans lesquelles More­au se regarde tour à tour et se racon­te. Le livre devient ain­si une auto­bi­ogra­phie émo­tion­nelle (mais pas factuelle ; il n’y a pas plus de fausse pudeur que d’indiscré­tion) qui glisse par­fois vers la con­fes­sion ou l’ex­posé d’une méta­physique. L’amour et l’écri­t­ure sont sans cesse repris, revus, réex­posés dans les mul­ti­ples aspects de leur in­terpénétration, dans leurs jail­lisse­ments trou­bles comme dans leurs répons­es mu­tuelles, leurs extases. Il dit com­bi­en l’amour fou est révéla­teur, com­bi­en la chair mène à la con­nais­sance. Il dis­tingue deux formes de séduc­tion mais hésite entre le fou et le sage et choisit entre l’amour qui dure et l’amour tou­jours recom­mencé. Mais il dit aus­si sa haine des dogmes, l’hor­reur de l’ex­ci­sion et dénonce le « joug misog­y­ne » qui con­damne la moitié de l’hu­man­ité à des rôles subal­ternes.

Les quelques pages de La libéra­tion de la pa­role racon­tent en bref com­ment Mar­cel More­au a osé pren­dre pos­ses­sion du lan­gage tout en libérant son corps. L’un ne va ja­mais sans l’autre et s’en remet­tre à une pa­role générale, c’est réduire sa vie alors que la parole par­ti­c­ulière est fon­da­trice de vie. Mais il faut aus­si se méfi­er de cer­taines mys­ti­ca­tions que la parole per­met. J’ai com­mencé par dire que ce livre était philosophique. Il me sem­ble en effet que, par-delà la fic­tion de l’écri­t­ure, il témoigne essen­tielle­ment d’un art de vivre, ou pour mieux dire, d’une forme de vie qui se hisse, en même temps que sa pro­pre pen­sée, à son parox­ysme. Sans oubli­er que, passées l’anec­dote amoureuse et l’im­age des chairs pante­lantes, assign­er un tel rôle au corps est aus­si un acte poli­tique.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 116 (jan­vi­er — mars 2001)