Marcel Moreau, La compagnie des femmes

Morts et renaissance du désir

Mar­cel MOREAULa com­pag­nie des femmes, Let­tres vives, 1996

Du sein qu’elle te tend, comme une mère, aux fel­la­tions qu’elle te fait, comme une bar­bare, et autres heures savoureuses, les yeux dans les yeux, tu reçois de la femme ta recréa­tion d’homme, ta nais­sance bis­sée, mais cette fois sans mesure. Oublie un ins­tant l’of­frande lux­u­rieuse. Pense, écris, proclame que tu lui dois l’e­sprit.

Mar­cel More­au revient, vingt ans après Le Sacre de la femme, aux enseigne­ments qu’il a tirés de ses embrase­ments amoureux, au lien indisso­luble unis­sant, dans son œuvre, Eve et le Verbe. Son nou­veau livre prend la forme d’un chant aux inflex­ions ori­en­tales, d’une prière où la mélan­col­ie le dis­pute aux fré­missements ressus­cites. Tout en phras­es cour­tes et sou­vent nom­i­nales, ponc­tués de cris qui ont valeur d’ex­or­cisme (« ô qu’ex­cep­té de tous soit le corps de Lavra ! »), il paraît con­stam­ment hésiter entre la louange et l’af­fir­ma­tion d’un échec, le sou­venir d’un culte qui fut plein de dégoût. Mais La com­pag­nie des femmes puise-t-il à la même veine pré­ten­du­ment fatiguée que Bal dans la tète ? Est-il de cet homme crépuscu­laire qui, se sachant tou­jours soumis à la tyran­nie des mots, aux séduc­tions par­fois mor­bides de l’har­monie, décrit pour­tant les renon­ce­ments de la main qui crée, de celle qui caresse ? L’emploi de l’im­par­fait pour célébr­er les élans spas­mod­iques du dire, les proster­na­tions énamourées, tend d’abord à le laiss­er croire. Écrire, comme aimer, c’é­tait « faire que la tête tourne ». Aujour­d’hui, l’ivre livre chante malade, se hisse, colos­sale­ment mais pathologique­ment, sur des décom­bres : « Écrire est puis­sam­ment pour­ri. Et vicieuse­ment fusant. Les mots diag­nos­tiquent tout en con­t­a­m­i­nant. Et ils déman­tibu­lent en même temps qu’ils bâtis­sent. » Si suc­comber aux charmes de la femme, à ceux de la plume procé­dait jadis du « même des­tin » ; si l’écri­t­ure, par sa capac­ité à fouiller les tré­fonds, à résoudre les énigmes, à arracher les vérités, se con­fondait autre­fois avec le plaisir d’aimer, que peut-il arriv­er, dès lors que l’écrivain et l’a­mant s’aigris­sent, se détour­nent des vieilles pas­sions ? À l’ap­proche de la fin (pour autant que le lec­teur accepte d’y croire) l’œu­vre n’au­ra plus (encore) lieu qu’en l’amour, dans « la pâleur de la dernières des aubes ». Une sil­hou­ette fémi­nine se dresse au beau milieu du texte. Elle con­tient toutes celles qui la précédèrent et les sur­passe néan­moins par ses mul­ti­ples qual­ités. C’est « Marce­line-Lavra », l’ul­time pécher­esse. Elle est la con­di­tion pour écrire quelque chose qui ne sera pas de l’or­dre de l’af­faisse­ment, même mélodieux. Fille-épouse du créa­teur, Mar­cel au féminin ou Lau­re d’un étrange Pétrar­que russe, Lavra, œuvre faite femme, lave brûlante, promesse de pureté, est l’in­car­na­tion du désir et le récep­ta­cle de ses ten­sions. Image de la per­fection, révélant à l’athée sa propen­sion au mys­ti­cisme, Marce­line-Lavra est à la fois vie intime et passeuse de l’i­nac­ces­si­ble. La com­pag­nie des femmes n’est donc pas le livre d’un homme qui a cessé de croire. Ren­dant hom­mage à celles qui surent émer­veiller le corps et le texte, il des­sine les rayons d’un nou­veau soleil qui, peut-être, luira réelle­ment demain. Quand bien même il per­siste à douter et con­serve quelques accents qua­si nos­tal­giques, il n’a pas oublié le rythme de la danse. Le lire, comme déci­dément tous les ouvrages de Mar­cel More­au, c’est encore danser : « Se danser. Être dan­sé. T’in­viter à danser toi, mon amour, ma voix souter­raine, toi mon infri­vole nature. »

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 93 (mai — sep­tem­bre 1996)