Marcel MOREAU, Une philosophie à coups de rein

Un nouveau discours contre les entraves

Marcel MOREAU, Une philosophie à coups de rein, Paris, Denoël, 2007

« Ces deux formes d’obscurantisme, l’ignorance intellectuelle et le savoir superfétatoire, ont en commun de n’oser jamais basculer dans la béance de soi, là où connaître, c’est forcément naître à cette folie qui s’appelle vivre« , écrit Marcel Moreau en un point nodal de son nouvel essai lyrique intitulé significativement Une philosophie à coups de rein. C’est que l’auteur de Kamalalam se sent aujourd’hui plus que jamais tenaillé par l’urgence de transmettre une forme de sagesse tumultueuse, une sapience sapide. Son œuvre entière ne cesse de le rappeler : l’essentiel consiste à mener une vie incandescente. Autrement dit, une vie où l’on désire ardemment se consumer dans une sarabande de sortilèges que Moreau résume par ces quatre vocables : Verbe, Vénus, Vin et Voyages. Car il est convaincu, et sa vie tout entière en témoigne, que cette quadruple aventure physique et psychique rend possible et efficace la spéléologie intérieure qui à son tour permet de s’armer de connaissances réelles sur ce qu’est l’homme et ce qu’il peut.Une philosophie à coups de rein est assurément un livre majeur dans l’itinéraire de Moreau, qui en compte déjà plus de cinquante, et ce parce qu’il semble surplomber tout son parcours et le réinterroger une fois encore, à la lueur de ce que Christian Dotremont nommait «la proximité rafraîchissante de la mort». Mais aussi, parce que désormais Moreau entend ne plus ménager ses coups contre une société et un monde en rupture de vitalisme.

Dans ce vaste ensemble adressé à la figure féminine et éminemment rythmique de Toccata, l’écrivain désigne en effet avec un pessimisme hautement tonique toutes les lésions qui nous empêchent de danser notre vie : un art devenu «technique pour que l’art se vende bien», un érotisme préformaté qui nous tient bien loin des fulgurances soulevantes du véritable amour, une prétendue pensée – vouée à l’économisme ou à la technocratie – qui «conduit l’humanité à sa perte», mais aussi une audiosphère bruyante et qui ne semble propre qu’à relayer les slogans, les idéologies rabougrissantes, les «sornettes subventionnées» et le «crétinisme cossu». Décidément, conclut Moreau, nous ne cessons de nous éloigner de ce qui pourrait doter nos existences de sens et de valeur : la découverte des ivresses fondamentales, non moins que la chorégraphie des énergies dont elles nous dotent! Plongés dans la névrose et la psychose d’un monde agité pour de mauvaises raisons, nous ne passons notre temps qu’à déployer les vains drapeaux d’une liberté au petit pied, dûment cadastrée. Mais la liberté est quelque chose que l’on conquiert, dans la solitude et un combat de tous les instants, elle ne s’offre pas.

Envisagé sous cet aspect, on pourrait imaginer que l’essai de Moreau se borne à poser un doigt rageur sur des plaies qui suppurent. Mais ce serait mal le connaître.

En effet, plutôt que de considérer ce panorama avec un effroi qui confine à la paralysie, Moreau nous propose une salubre et trépidante contre-offensive, car, utilisés loyalement et servis avec style, les mots ont toujours le pouvoir de changer la vie. Il suffit qu’ils affirment, avec panache. Qu’ils nomment et fassent virevolter les valeurs propres à désentraver nos corps et nos esprits engourdis. Ouverts à nos violences intérieures, à nos secousses telluriques, aux démons qui nous hantent, ils peuvent en venir à révéler quelques vérités bien «saignantes» sur l’humain, lequel ne pourra pas manquer alors de se réveiller. «L’affirmation que je privilégie, écrit Moreau, n’est pas un optimisme. Sa vive conscience de la complexité objecte aux structurations radieuses. Ce serait plutôt une noirceur en mouvement, capable de torsions lucifères, ou de dilatations crevassantes, aussi belles et simples que la naissance d’un orage à l’innocence de sa foudre, dans la psychologie des sanguins

Ce que nous pouvons dès lors espérer du langage, lorsque celui-ci se fait exploratoire non moins que rythmique, c’est la redéfinition d’un être déprogrammé et armé contre les menaces du «tout-technique, tout-scientifique et tout-économique», un être désormais assoiffé de «jouiscience», c’est-à-dire d’un savoir qui le propulse vers d’autres étapes de lui-même dans une jubilation voluptueuse, «fruissante», dirait Moreau.

Christophe Van Rossom


Le Carnet et les Instants n° 149 (décembre 2007 – janvier 2008)