Jean Muno, Histoire exécrable d’un héros brabançon

Muno sans masque

Jean MUNO, His­toire exécrable d’un héros bra­bançon, Espace Nord, 1998
Jean MUNORages et ratures. Pages inédi­tes du Jour­nal, Les Éper­on­niers, coll. « Passé Présent », 1998
Jean MUNOSaint-Bedon, Bernard Gilson, 1998

muno histoire execrable d'un heros brabancon« L’enfant mar­chait, les yeux grands  ouverts, mais sans presque rien voir des splen­deurs de Vête » : cette phrase toute clas­sique est l’in­cip­it du pre­mier tome des Temps Inqui­ets de Con­stant Bur­ni­aux (Clé­mence, Renais­sance du Livre, 1944)Quoi ? De qui ? Ado­les­cent, j’ai lu ce livre — parce que je lisais tout et qu’il n’y avait rien d’autre à lire. Je ne l’ai pas per­du, don­né ou ven­du, mais je n’ai gardé absol­u­ment aucun sou­venir de son con­tenu. A la trappe Bur­ni­aux ! Mort et enter­ré, avec ses kilos de romans et ses grammes de poésie. Éjec­té de mon pan­théon per­son­nel aus­si sûre­ment que les déli­cats poètes poitri­naires du dix-neu­vième siè­cle libérés du mépris général entre deux courants d’air. Pourquoi faut-il alors le ré­veiller d’en­tre les plumi­tifs oubliés?

Acces­soire­ment — ou essen­tielle­ment —, Cons­tant Bur­ni­aux était aus­si le père de Jean Muno, dis­paru voici dix ans et sur lequel plusieurs édi­teurs don­nent aujour­d’hui un per­ti­nent coup de pro­jecteur. Et l’au­teur de Rip­ple-marks ressem­blait sans doute trop à son géni­teur pour n’avoir pas écrit à ses dé­pens la plus sin­gulière des his­toires, pour n’avoir pas fait d’un hon­nête écrivain un per­son­nage pathé­tique­ment grotesque voire qua­si­ment mon­strueux. À la ques­tion de savoir pourquoi ils écrivent, cer­tains écrivains se con­tentent du bon qu’à ça beck­et­tien quand d’autres doivent créer toute leur vie pour le décou­vrir. Avec Jean Muno, les moti­va­tions parais­sent à la fois claires et mul­ti­ples.

Dans les extraits de son Jour­nal, comme naguère dans His­toire exécrable d’un héros bra­bançon, il règle natu­rellement des comptes : il fait un sort à la médi­ocrité petite-bour­geoise, aux mœurs lit­téraires, à ce mélange de mesquiner­ie et de rouerie sub­tile qui serait une spé­cial­ité belge. En out­re, il sait où porter sa rage, il est con­scient que ses par­ents représen­tent le plus com­plète­ment tout ce qu’il ago­nit dans la société con­tem­po­raine : « écrire con­tre le Sys­tème (…) revient pour moi, pré­cisé­ment, à écrire con­tre mon père et ma mère qui, depuis l’en­fance, incar­nent à mes yeux exemplaire­ment ce que le Sys­tème engen­dre de plus odieux : le désir forcené d’en être et de s’y main­tenir à tout prix. La van­ité dev­enue pas­sion, les inces­santes rus­es des éter­nels sollici­teurs, et, dans l’in­tim­ité, la suff­i­sance qui s’é­tale, prend sa revanche sur les petites humi­liations de l’inces­sante quête… » Tenu entre 1975 et 1986, soit entre la mort du père et celle de la mère, le Jour­nal s’avère d’une fé­rocité peu com­mune. Des saynètes, qui pré­figurent des pas­sages de l’His­toire exécrable, nous mon­trent une vieille dame indigne qu’oc­cupé seul le culte de son grand homme d’époux.

Con­stant Bur­ni­aux, de son côté, fait l’ob­jet de rac­cour­cis impi­toy­ables. Quelques traits, quelques lignes suff­isent pour tir­er le por­trait d’un « père insup­port­able », d’un « petit tyran­neau do­mestique ». La con­clu­sion voudrait démysti­fier à tout crin, paraît nous met­tre sous le nez, en plans agran­dis, le dessous des cartes ou le revers de la médaille : « Et cette aberra­tion, cette folie, ce délire : ne plus être un homme pour devenir coûte que coûte un écri­vain. C’est ter­ri­ble un rêve quand on n’en a pas les moyens. »

En préam­bule aux pages du Jour­nal vien­nent les com­men­taires du petit-fils, Jean-Marc Bur­ni­aux : c’est un contre­point néces­saire, car Muno écrit aus­si pour leur­rer et, déver­sant sa bile, éta­lant sa rage, il nous tend un miroir défor­mant. Le petit-bour­geois-petit-prof, qui va au bout de sa chimère lit­téraire, c’est aus­si un peu lui-même. Mal­gré qu’il en ait par­fois, le par­cours per­son­nel de Jean Muno ne se révèle pas telle­ment dif­férent de celui de Con­stant Bur­ni­aux. Comme ce dernier, il quitte pré­maturément l’en­seigne­ment et devient une sorte d’au­teur à plein temps, appelé à jouer un rôle dans l’in­sti­tu­tion lit­téraire, que ce soit au sein de l’A.E.B. ou, plus tard, à l’A­cadémie. S’il révoque en doute le kitsch pater­nel, s’il échappe au déco­rum de cer­taines sit­u­a­tions, il n’en évite pas le para­doxe. Or, c’est par l’écri­t­ure qu’il se sauve : dans l’His­toire exécrable, il recourt à l’ironie pour met­tre en scène et à la fois dis­tanci­er les bassess­es ordi­naires du nar­ra­teur — son dou­ble fic­tif — autant que celles de sa fa­mille et de son milieu. Ailleurs, c’est la fan­taisie, la lib­erté d’in­ven­tion qui con­t­a­mine le réel. Dans Saint-Bedon, roman humoris­tique pub­lié une pre­mière fois, confidentiel­lement, en 1958, tout l’u­nivers de Muno paraît déjà s’être mis en place.

Jeune profes­seur, Jean-Marie Bondieu se voit men­acé dans ce qu’il a de plus pré­cieux : ses va­can­ces. Coincé entre une belle-mère exubé­rante et snob et une vieille voi­sine en mal de com­pag­nie, il n’a d’autre ressort que d’ac­cepter le voy­age organ­isé par les Impairs, un cer­cle de poètes du dimanche par­mi lesquels son épouse trompe son ennui. Il n’y met aucune mau­vaise volon­té, ne con­sid­ère même pas poètes et poésie avec sar­casme, mais sa mal­adresse, son inno­cence, sa fran­chise en toutes cir­con­stances génèrent les pires cat­a­stro­phes. Comme il ne com­prend rien aux codes soci­aux et aux rap­ports de force qui se jouent autour de lui, il ne respecte rien non plus. Can­dide au pays des pédants, il force cha­cun à tomber le masque. Amu­sant du début à la fin, ce deux­ième roman est dénué de méchanceté : Muno manip­ule avec brio un petit monde qu’il con­naît par­faite­ment, mais le narra­teur, parce qu’il demeure étranger au réc­it, ne se met pas encore en dan­ger comme dans les grands romans auto­bi­ographiques de la matu­rité.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°102 (1998)