Chantal Myttenaere : Le voyage en cargo

La vieille femme et la mer

Chan­tal MYTTENAERELe voy­age en car­go, Luc Pire, 2001

Voy­age, voy­age…  Quit­ter la terre ferme, embar­quer sur un bateau, s’élancer sur l’eau, s’im­prégn­er des verts et des bleus des eaux du monde entier, détroit, canaux, mers, océans. Le rêve ! E la nave va !

Chan­tal Myt­te­naere nous embar­que, elle, sur un car­go. Pour faire un film. Elle n’est pas seule à rejoin­dre ce monde d’hommes, cadres alle­mands, équipage philip­pin, sur l’im­mense car­go bleu et blanc qui trans­porte des con­tain­ers d’Eu­rope à l’Ile Mau­rice en pas­sant par Port-Saïd. Sa com­pagne, Nin’, est aus­si son héroïne, celle qui va don­ner une nou­velle image des vieilles dames, une vraie héroïne qui donne à voir le monde autrement, qui mon­tre que la vieil­lesse peut ne pas être l’époque des replis mais celle des décou­vertes. Pour la pre­mière fois, filmer une vieille dame et la mer et ce monde d’hommes incon­nu sur un porte-con­tain­ers anonyme.

Le voy­age en car­go, sous-titré « car­net de bord », retrace trente-deux jours où le voy­age devient galère : l’héroïne refuse de se laiss­er filmer, se mon­tre sous un jour de vieille dame acar­iâtre et égo­cen­trique de la pire espèce et, comble d’ig­no­minie, s’achète une caméra dig­i­tale pour filmer elle-même la tra­ver­sée. Le car­go mod­i­fie sans cesse le par­cours prévu, le cap­i­taine leur par­le à peine (juste un « Mahlzeit » de cir­con­stance à chaque repas) et la grande aven­ture de­vient puni­tion et haine. Le respect et l’ad­mi­ra­tion affectueuse que sem­blait porter la réal­isatrice à la vieille femme se mue en haine farouche et en détesta­tion quo­ti­di­enne. Pro­fonde. Irréver­sible. Trente-deux jours à essay­er de filmer une vieille coquette avare sans y arriv­er, ça vous aigrit la plus policée des réal­isatri­ces. L’hu­mour grinçant qui car­ac­térise l’écri­t­ure de ce car­net est prob­a­ble­ment la seule chose qu’au­ra pu sauver la cinéaste lorsque son pro­jet a chaviré.

L’ar­gu­ment de l’his­toire paraît un peu mince. Il l’est. On a du mal à com­pren­dre qu’une mai­son de pro­duc­tion se lance dans pareille aven­ture sans un min­i­mum de ga­ranties. Filmer la vie sur un car­go, confron­ter le regard d’une femme et la vie des ma­rins, on peut com­pren­dre l’in­térêt du dis­posi­tif. Que ce soit une vieille femme, on peut imag­in­er pourquoi. Mais choisir une vieille femme qui n’a finale­ment aucune re­lation pro­fonde ni avec la mer, ni avec le monde des marins, ni avec la des­ti­na­tion du voy­age, ni avec l’au­teur, ça paraît un peu léger et ne peut guère con­duire à des situa­tions fortes. Au-delà de ce point de départ peu con­va­in­cant (ne nous aurait-on pas tout dit ?), Chan­tal Myt­te­naere arrive à nous com­mu­ni­quer cette mon­tée de haine, à nous faire ressen­tir les affres du créa­teur qui voit s’ef­filocher sous ses yeux son sujet. L’écri­t­ure est alerte, le rythme, soutenu, on n’a pas l’im­pres­sion d’être sur un lent car­go mais dans les remous et les affres du ci­néaste qui ne peut accom­plir son vœu de créa­teur qu’en pas­sant à l’écri­t­ure.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 121 (2002)