Nadine Monfils, née dans le jardin d’Alice aux pays des merveilles et des petites horreurs

Nadine Monfils

Nadine Mon­fils — DR

Nadine Mon­fils a pub­lié plus de quar­ante livres, du plus noir au plus rose, du plus polar au plus éro­tique. Des livres tou­jours déjan­tés, atyp­iques et folle­ment belges. Pleine de para­dox­es, elle enseignait la morale tout en écrivant ses pre­miers Con­tes pour petites filles per­vers­es. Nous l’avons ren­con­trée dans son petit apparte­ment mont­martrois à quelques pas de Pigalle la sul­fureuse, pour abor­der la face éro­tique de son œuvre. Celle où des femmes-enfants n’ont peur ni des vieux messieurs ni des anges noirs, débor­dent d’imagination lib­er­tine et assas­sine, déam­bu­lent dans un monde doux, vio­lent, fan­tasque tout autant que fan­tas­tique.

Votre bib­li­ogra­phie est riche et foi­son­nante. Pou­vez-vous esquiss­er les con­tours de votre œuvre éro­tique ?
monfils contes pour petites filles perversesJe vais essay­er. Mais les caté­gories ne sont pas étanch­es et le sexe est partout dans mes livres, tout comme il fait par­tie inté­grante de la vie. Même Mémé Corne­muse, la vieille bique de mes derniers polars, peut être qual­i­fiée d’érotique. Le sexe, elle aime ça, et ne se prive pas de le pra­ti­quer. Pour en venir à mes débuts, j’avais vingt ans quand j’ai écrit mes pre­mières nou­velles éro­tiques, les Con­tes pour petites filles per­vers­es. Elles ont été éditées au Cri en 1981. Leonor Fini avait aimé le man­u­scrit et m’a offert trois dessins pour l’illustrer. Un très beau cadeau que j’ai gardé pré­cieuse­ment. Jacques De Deck­er a été le pre­mier à en faire un arti­cle dithyra­m­bique. Je ne l’oublierai jamais. A suivi l’écriture de La velue, mon tout pre­mier roman éro­tique, qui était aus­si mon pre­mier roman et celle de Gris­masques. Tous deux ont été pub­liés aux édi­tions du Rocher mais Chris­t­ian Jacques, à l’époque directeur lit­téraire de cette mai­son, a un peu saboté la car­rière du sec­ond. Il avait été choqué par la drôle d’histoire d’amour de ce tri­an­gle amoureux.

La velue aurait pu aus­si lui paraître choquant…
monfils la velueC’est vrai, mais comme ce roman est tein­té de fan­tas­tique, il n’avait pas été indigné. Gris­masques a changé de titre et s’appelle désor­mais Les souliers de Satan, ce que je préfère. Ces deux livres sont aujourd’hui disponibles chez Tabou, un édi­teur que j’aime beau­coup. Ensuite, les Con­tes pour petites filles per­vers­es ont reparu à la Musar­dine où est aus­si sor­ti Le bal du dia­ble. Puis je suis retournée chez Tabou avec les Con­tes pour petites filles lib­ertines. Rouge fou, pub­lié chez Flam­mar­i­on en 1997 est plus lit­téraire, mais reste très éro­tique.

Cette touche fan­tas­tique que vous évo­quiez est fréquente dans votre œuvre.
Le fan­tas­tique me colle à la peau, comme le sur­réal­isme. Je suis une mor­due – et je ne revendique aucun chau­vin­isme – de Magritte et de Spilli­aert, de Brel, d’Arno et Annie Cordy. De Yolande More­au et de Jaco Van Dor­mael aus­si. J’adore tous les belges décalés. J’aime pro­fondé­ment Simenon. Je suis très imprégnée de ma cul­ture belge, davan­tage encore depuis que j’habite Paris.

Vous avez écrit plusieurs recueils de nou­velles éro­tiques. Est-ce un for­mat qui se prête par­ti­c­ulière­ment à ce genre ?
J’ai tou­jours écrit beau­coup de nou­velles. À une époque, des édi­teurs pré­tendaient que les nou­velles ne se vendaient pas, qu’ils ne voulaient pas en pub­li­er. Bizarrement le genre éro­tique était une excep­tion. Mais je ne me dis jamais : « Je vais écrire une nou­velle, un roman, un poème ». Ca vient comme ça vient, sans choix ni stratégie de ma part. Aujourd’hui, j’ai moins envie d’écrire des livres éro­tiques, je suis plus attirée par l’humour noir. J’y intro­duis tout de même de l’érotisme, mais avec drô­lerie.

Qu’est-ce qu’un livre éro­tique réus­si ?
Je n’aime pas du tout l’érotisme pour midinettes de 50 nuances de Grey. Je suis con­va­in­cue que l’érotisme est intime­ment lié à la poésie. Pour ma part, j’ai été nour­rie par André Pieyre de Man­di­ar­gues et je place Le château de Cène de Bernard Noël par-dessus tout, je n’ai rien lu de plus éro­tique que ce roman. Je suis tombé amoureuse de Bernard Noël après la lec­ture de ce livre. J’ai vécu avec lui une des plus belles his­toires d’amour de ma vie. Nous con­tin­uons à nous voir, à nous écrire. Mal­gré son âge, il a gardé tout son charisme.

Ce que vous écrivez est très visuel, plein de couleurs. Pour­tant ce sont les mots qui sem­blent don­ner l’élan au texte, à l’imaginaire.
La pein­ture et le ciné­ma m’inspirent beau­coup, peut-être plus que la lit­téra­ture. J’aime la vio­lence d’Orange mécanique, la lux­u­ri­ance et l’exubérance de Felli­ni. Il n’y a pas d’art sans excès. Un écrivain doit oser s’aventurer au plus pro­fond de lui-même. Rester au bord de soi, des choses, ne mène à rien. Créer, c’est se met­tre en dan­ger, sans quoi la petite flamme s’éteindrait. J’ai com­mencé à écrire à huit ans et je n’ai jamais arrêté. C’est comme si j’étais née dans le jardin d’Alice au pays des petites hor­reurs. Plusieurs choses ont déclenché cela : mon enfance, mes lec­tures de Lewis Car­roll… La Belle et la Bête, que j’ai reçu de mon insti­tutrice à l’âge de cinq ans, m’a ouvert à l’érotisme je crois. Cette femme amoureuse d’une bête, une bête à l’intérieur de laque­lle se cache un prince a déclenché en moi quelque chose d’animal, de sauvage, la méfi­ance des apparences aus­si. Il y a un peu de La Belle et la Bête dans tous mes textes.

L’univers de l’enfance est intime­ment lié à l’érotisme dans votre œuvre.
Tou­jours. Même Mémé Corne­muse est une gamine, une sale gamine il est vrai. Elle est arrivée à un âge où on retombe en enfance. Elle a ce truc-là. Mes grand-mères étaient jou­ettes, elles fai­saient des farces. Elles étaient moins adultes que mes par­ents. Avec le per­son­nage de Mémé Corne­muse qui, à sa façon est une femme-enfant comme il y en a beau­coup dans mes livres, même si elle est vieille et grav­eleuse, je boucle quelque chose. Mon enfance, inou­bli­able, fan­tasque, a com­plète­ment nour­ri mon imag­i­naire. J’y suis restée très chevil­lée. Aujourd’hui encore, physique­ment, je garde des trucs de gamine, des petites tress­es… Ce n’est pas que je refuse de vieil­lir, non, mais j’ai envie de con­tin­uer à m’amuser. Quand j’écris, je joue. L’écriture est ma cour de récréa­tion.

Dans vos romans et vos nou­velles, l’érotisme sem­ble s’opposer à l’amour.
L’amour évolue beau­coup. La pas­sion ne dure que quelques mois et peut être très douloureuse, elle met à mal jusqu’à en crev­er. Elle nous plonge dans un état que l’on peut préfér­er fuir. En même temps, elle fait oubli­er la mort, tout en s’en approchant, d’une cer­taine manière. Après l’effervescence, dans le meilleur des cas, elle devient une belle his­toire d’amour, d’amitié ou de ten­dresse. On cesse de fan­tas­mer l’autre, on le voit tel qu’il est réelle­ment. A une époque de ma vie, chaque fois qu’une his­toire d’amour tiédis­sait, que la pas­sion s’amenuisait, je par­tais revivre une autre his­toire, une autre pas­sion. J’en avais un besoin irré­press­ible. C’était comme marcher sur une corde au-dessus d’un précipice. Or cette sen­sa­tion-là, je la vivais déjà avec l’écriture. Aus­si, à un moment, j’ai ressen­ti la néces­sité de pos­er mes valis­es sur une île. Depuis dix-sept ans, je vis avec mon mari. Il a sept ans de plus que moi. Il me guide dans ce que je suis, tout en me lais­sant une totale lib­erté. Son regard sur moi est pro­tecteur, bien­veil­lant, éro­tique. Il con­naît mes secrets, mes dérives. Il est mon pre­mier lecteur. Je ne pour­rais envis­ager d’être avec un homme qui m’aime et n’aime pas ce que j’écris, ou inverse­ment. Lui, il aime les deux. J’en ai besoin pour avoir con­fi­ance en moi, pour écrire et m’aventurer aux con­fins de moi-même.

La biogra­phie de votre page Wikipé­dia com­mence ain­si « Mar­iée, mère de deux enfants, Nadine Mon­fils a enseigné la morale et pub­lié en même temps son pre­mier livre Con­tes pour petites filles per­vers­es au Cri. » C’est on ne peut plus décalé avec le con­tenu de vos livres…
Pour­tant, c’est exact. Il faut dire que je suis pleine de para­dox­es. J’ai vécu une vie à la fois très sage et très libre. Quand je me suis mar­iée pour la pre­mière fois, je voulais une vie con­ven­tion­nelle à l’image de ce que mes par­ents attendaient de moi. Je les aimais beau­coup, je ne voulais pas leur faire de peine. Je me suis très vite ren­du compte que je ne pou­vais pas vivre ça, ce n’était pas moi. Alors, je suis alors tombée éper­du­ment amoureuse d’un pein­tre, du même âge que mon père. Nous avons vécu une très grande his­toire d’amour, et cela m’a ouvert les yeux. Sans lui, je n’aurais sans doute pas écrit de livres éro­tiques. Chaque livre éro­tique est attaché à une his­toire d’amour, par­fois plusieurs livres le sont à un même homme.

On ne sait jamais, dans vos textes éro­tiques, à quel niveau de la réal­ité on se situe…
Écrire, c’est créer un nou­veau monde, empreint d’imaginaire et de réal­ité. Je ne vois pas trop l’intérêt d’écrire quelque chose que je vis ou que je peux voir tous les jours. J’ai sou­vent cette dis­cus­sion avec Jean-Pierre Jeunet. Pour lui, Amélie Poulain est le côté fan­tas­mé de Mont­martre. Si un film colle de trop près à la réal­ité, j’ai l’impression de regarder le jour­nal télévisé. Dans Le huitième jour de Jaco Van Dor­mael, quand Luis Mar­i­ano s’assied sur le capot de la voiture, ça me fait rêver…

Michel Zumkir 

Quelques références :

  • Maboul Kitchen, La dernière aven­ture de Mémé Corne­muse, Bel­fond, 2015.
  • La velue, Fra­grances, 2014.
  • Chez Tabou édi­tions : Con­tes pour petites filles lib­ertines, Con­tes pour petites filles crim­inelles, Nuits retroussées à Venise, Les Souliers de Satan.
  • À la Musar­dine : Con­tes pour petites filles per­vers­es, Le Bal du dia­ble.

Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°187 (2015)