Yves Namur, La nouvelle poésie française de Belgique

Qui sont les nouveaux poètes ?

Yves NAMUR, La nou­velle poésie française de Bel­gique, Tail­lis Pré, 2009

namur la nouvelle poesie francaise de belgiqueOn par­le peu des jeunes poètes fran­coph­o­nes de Bel­gique… On croit savoir d’eux qu’ils pub­lient, dis­crète­ment, surtout en revue, ou qu’ils per­for­ment leurs textes ici et là. Voici qu’ils ont à présent leur antholo­gie ! Le maître d’œuvre en est Yves Namur, qui n’en est d’ailleurs pas à sa pre­mière ini­tia­tive du genre… En 1996, il avait dirigé un hors série de la revue Sud, (dont fai­saient déjà par­tie les pré­co­ces Gwe­naëlle Stubbe et Lau­rent Robert que l’on retrou­ve ici). Son choix repre­nait alors des poètes nés après 1945.

Ensuite, avec sa com­plice Lil­iane Wouters, il avait pub­lié Le siè­cle des femmes. Rien d’étonnant donc à ce qu’il s’in­téresse aujourd’hui à nos plus jeunes poètes. D’emblée, dans sa pré­face, il se place sous l’autorité de deux poètes. Tout d’abord de Bernard Del­vaille, dont l’an­tholo­gie La nou­velle poésie française, parue chez Seghers dans les années sep­tante, lui a servi de mod­èle. Avec lui, il revendique l’anthologie poé­tique comme un « livre d’humeur » qui se voudrait avant tout sub­ver­sif. Et ensuite de Baude­laire, con­va­in­cu que « tout homme bien por­tant peut se pass­er de manger pen­dant deux jours, — de poésie jamais. »

Namur se dit con­scient du peu de recul qu’il s’est don­né et de la fragilité du pro­jet : réu­nir une cinquan­taine de poètes peu con­fir­més. Son antholo­gie s’ouvre avec l’aîné, qui n’avait que trois mois en mai 68, auteur de seule­ment deux mag­nifiques livres en dix ans : Yves Col­ley. Formelle­ment, il sem­ble bien que toutes les ten­dances cohab­itent dans ce fort vol­ume, le vers  libre, rarement clas­sique, le poème en prose, le court comme le long. En feuil­letant l’ouvrage, on est frap­pé par l’im­por­tance que prend aujour­d’hui le poème en prose chez de nom­breux poètes — dans la tra­di­tion, con­sciente ou incon­sciente ? — de Michaux ou de Lecomte. La place de l’o­ral­ité est égale­ment à soulign­er : Vielle, Spleeters, Lecler­cq ou Coton sont de ceux qui dis­ent et scan­dent leurs mots. « Certes, un texte résiste par­fois bien dif­fi­cile­ment à l’épreuve du papi­er, la scène se sert d’autres arti­fices», souligne Namur qui ne s’est pas con­tenté de recenser de jeunes poètes : il nous pro­pose aus­si de décou­vrir la face poé­tique de l’œu­vre d’auteurs qu’on con­naît jusqu’à présent mieux comme romanciers : Stéphane Lam­bert, Luc Baba ou Nico­las Ancion entre autres… Il faut remar­quer aus­si que peu de jeunes poètes, à l’exception de Nico­las Gré­goire, Pierre Dan­cot ou Christophe Van Rossom font nom­mé­ment référence à d’autres poètes, comme s’il n’existait que peu ou pas de fil­i­a­tions du tout… L’anthologie fait une place à Thibaut Bina­rd, poète tôt dis­paru et dont il fau­dra un jour décou­vrir l’œuvre. Enfin, notons que la nou­velle poésie est surtout mas­cu­line – (seule­ment sept femmes !) et ne cher­chons aucune expli­ca­tion à cela…

On peut se deman­der où et com­ment on déniche autant de « jeunes » poètes… Il faut point­er le tra­vail des revues – et l’anthologiste remer­cie Matières à poésie, Sources ou encore Le Fram — ain­si que celui des petits édi­teurs (Le Tétras-Lyre, Mael­ström et ses book­leg, Le Cormi­er…). On ajoutera la curiosité des jurés des prix poé­tiques réservés aux jeunes, le Lock­em, le Hous­sa et le Polak de l’Académie, ou encore des bours­es de la Fon­da­tions Spes. Une antholo­gie de près de 600 pages ne peut qu’ac­créditer l’idée que la poésie, bien que mal con­nue, se porte bien dans nos con­trées. Au hasard de bien­v­enues notices bio­bib­li­ographiques, on décou­vre une foule de micro-édi­teurs. Qui con­naît – et qui dis­tribue ? — les édi­tions Le déje­uner sur l’herbe, Galopin ou encore Boum­boum­tralala ?

Antholo­gie copieuse, « brique », diront cer­tains, ce tra­vail a le mérite de laiss­er une large place pour l’expression des poètes choi­sis. Un petit bémol cepen­dant : l’ouvrage com­porte des coquilles. Un pro­jet aus­si ambitieux n’aurait-il pas exigé une relec­ture plus soigneuse ? Yves Namur, anthol­o­giste vis­céral, a voulu pari­er sur la diver­sité et les richess­es de la nou­velle poésie française de Bel­gique. Un paysage en mou­ve­ment, surtout rien qui se veuille image défini­tive… Il nous donne ain­si à lire un pas­sion­nant éven­tail de tal­ents et de voix. Pari gag­né.

Quentin Louis


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°158 (2009)