Yves Namur, Les ennuagements du coeur

La réponse du poème

Yves NAMUR, Les ennu­age­ments du cœur, Let­tres vives, coll. “Terre de poésie”, 2004

namur les ennuagements du coeurYves Namur est un homme-orchestre de la poésie : directeur et fon­da­teur des édi­tions du Tail­lis pré, nées voici vingt ans, chroniqueur au Jour­nal des poètes, édi­teur d’antholo­gies (dont Un siè­cle de femmes réal­isé avec Lil­iane Wouters), il a écrit une trentaine de recueils, traduits pour cer­tains dans plusieurs langues (dont l’alle­mand, l’es­pag­nol, le chi­nois, l’hébreu…). Mais sans doute est-il d’abord avant tout un infati­ga­ble lecteur de poésie. C’est ce dont témoigne notam­ment son dernier livre, Les ennu­age­ments du cœur, paru aux édi­tions Let­tres vives : Yves Namur y mul­ti­plie les épigraphes et les cita­tions et y mon­tre la var­iété de ses goûts (Hold­er­lin, Bobin, Jean-Claude Renard, Celan, Israël Eli­raz, Jacqmin, Salah Stétié).

Cer­tains de ses poèmes ont pour matrice une for­mule emprun­tée, qu’une note rend avec élé­gance à son pro­prié­taire. Cela dit, mal­gré ses appels aux con­frères, ce recueil béné­fi­cie d’une belle cohé­rence et l’on y retrou­ve les thèmes de prédilec­tion de l’au­teur. La ques­tion qui obsède Yves Namur est celle du néant, ou plutôt d’une sub­tile dialec­tique du rien et du tout. Sans doute est-ce pour cela que sa poésie a été sou­vent qual­i­fiée de mal­lar­méenne. Car, pour le reste, l’in­flu­ence de Mal­lar­mé ne me sem­ble pas évi­dente : Namur, même s’il recourt à de très nom­breuses métaphores, n’a en tout cas rien d’un her­mé­tique. Et la pre­mière sen­sa­tion que donne la lec­ture de son recueil est une sen­sa­tion de douceur, de paix intérieure, et non d’an­goisse mal­lar­méenne. A y regarder de plus près, sa con­cep­tion du néant elle-même est aux antipodes de celle de l’au­teur du son­net en X. Le néant, chez celui-ci, est lié au ver­tige formel de sa pro­pre écri­ture. Chez Namur, il s’ag­it, dans Les En­nuagements du cœur, d’une sagesse aux accents spir­ituels, échos loin­tains de Plotin ou de Denys l’Aréopagite — même si le lan­gage y a aus­si sa part. L’ab­sence, le vide, le silence, le manque jouent chez lui le rôle d’une valeur. Mais celle-ci est impos­si­ble à cern­er. Elle paraît tour à tour néga­tive (« Tant l’ef­fraya le cœur vide de l’homme / Et cette absence qui l’habitait encore »), pos­i­tive (« Une rose s’est ouverte au grand vide, / […] / Une rose vide / S’est ain­si ouverte au loin­tain / Et / Aux regards de L’autre. »), neu­tre (« Celle qui occupe les espaces vides / Et celle qui occupe les espaces pleins ») ou, con­tra­dic­toire­ment, dans deux vers qui se suiv­ent, détru­ite et por­teuse d’e­spoir (« [..] les silences brûlés / Et la verte pro­messe du vide »).

Cette ambiva­lence trou­ve écho dans une étrange con­fu­sion pro­duite entre la réa­lité et le lan­gage. Sou­vent, en effet, les mots pren­nent ici place par­mi les choses : « Une voix […] marche avec les oiseaux au-dessus du mot vert, / Au-dessus du grand pré [..] ». Par­fois, ils parais­sent ne référ­er qu’à eux-mêmes, dans des for­mules tau­tologiques comme en em­ploie aus­si Jacques Izoard : « […] rose dans la rose / Ou mon­tagne dans la mon­tagne », « Que la lumière soit enfin / Dans la lumière ! » Cette présence du lan­gage servi­rait-elle à résoudre la ques­tion du rien et du vide ? « Là / Où se croisent peut-être la parole / Et l’é­ter­nité retrou­vées, / Là, / Au cen­tre de per­son­ne, / Au cen­tre de nulle part », écrit Yves Namur en faisant référence, cette fois, à Rim­baud. La parole (poé­tique ?) serait donc à chercher au cen­tre de l’ab­sence, c’est-à-dire, sans doute dans l’indi­ci­ble. Un autre pas­sage sem­ble con­firmer cette hypothèse : « Entre les deux [penser et ne pas penser] / Se tient peut-être un long silence, / Et cette part infime / De celui qui se cherche encore dans le poème. »… Le pru­dent « Peut-être » que con­tient ce vers mon­tre qu’à pri­ori, Yves Namur se méfie des solu­tions et préfère en rester aux ques­tions : « Et moi, / Poète qui n’ai réponse à rien […] », avoue-t-il dans le dernier texte du recueil. Mais si l’au­teur fait vœu de mod­estie, ses poèmes, par­fois, se mon­trent plus ambi­tieux que lui. Sans l’air d’y touch­er, ils don­nent ça et là des répons­es qui sur­prennent le lecteur et qui don­nent une nou­velle portée à la prob­lé­ma­tique de l’indi­ci­ble. A deux repris­es, en effet, une leçon clôt une sec­tion du recueil : « Seule une rose peut faire grandir un poème / Et le cœur d’un homme » et « Seul importe vrai­ment le regard du dedans ». N’al­lons pas croire que la rose soit ici un motif inof­fen­sif, car il arrive qu’elle soit compa­rée à un sym­bole à la tonal­ité extrême­ment grave : à des « cen­dres / Qui se sou­viendraient encore de l’é­toile jaune. » Inutile d’épi­loguer ici longue­ment sur la célèbre for­mule selon laque­lle toute poé­sie est impos­si­ble après Auschwitz. Souli­gnons seule­ment qu’Yves Namur tend à prou­ver exacte­ment le con­traire : parce que, plus que toute autre forme d’expres­sion écrite, elle est capa­ble d’éviter les si­gnifications arrêtées, figées, écras­antes, qu’elle sait, juste­ment, presque dire l’in­dicible, la poésie per­me­t­trait d’évo­quer ce qui n’au­rait pas dû avoir lieu.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°137 (2005)