Yves Namur, Un oiseau s’est posé sur tes lèvres

Creusement sans fin

Yves NAMURUn oiseau s’est posé sur tes lèvres, Estu­aires, 2007
Jean PORTANTEJe veux direamur un oiseau s est pose sur tes levres, Estu­aires, 2007

La col­lec­tion «99» des édi­tions Estu­aires réu­nit deux fois par an, en un cof­fret, les voix d’un poète lux­em­bour­geois et d’un poète étranger. Met­tant à l’hon­neur des textes inédits de grandes voix de la fran­coph­o­nie, le qua­trième cof­fret con­tient un recueil du lux­em­bour­geois Jean Por­tante, l’autre du poète belge Yves Namur dont le titre Un oiseau s’est posé sur tes lèvres sonne déjà comme un poème. Sa poésie est car­ac­térisée par le doute per­ma­nent. Elle ques­tionne inlass­able­ment le réel et les élé­ments qui le con­stituent : les hommes, la matière, le lan­gage, mais aus­si le silence et le vide qui l’en­tourent. Dans des textes d’une grande sobriété, les inter­ro­ga­tions per­pétuelles mon­trent un poète qui pro­gresse à tâtons, frôlant du bout des doigts les «feuilles» et les «plis» du réel. Ten­ta­tive pru­dente de percer au plus pro­fond l’être et sa réal­ité, le poème ouvre selon Yves Namur «un accès au réel que nous ne soupçon­nons pas encore, ain­si que le font les physi­ciens. Les récentes décou­vertes dans ce domaine con­fir­ment qu’à chaque pas posé, nous appro­chons un peu plus d’une sorte d’ab­solu». Ce réel absolu, c’est ce qui est dans le vis­i­ble mais qui nous échappe. C’est l’i­nac­ces­si­ble. L’in­cer­tain. L’il­lis­i­ble. Le loin­tain mais qui, para­doxale­ment, nous cerne de toutes parts.
Ce bais­er d’oiseau sur les lèvres de l’être aimé exprime la quête de l’au­teur qui, par les mots, creuse un sil­lon à tra­vers les forêts des hommes vers l’«Ouvert», pour déchir­er le voile des songes et appren­dre à recon­naître l’à peine vis­i­ble. Cher­chant à tra­vers­er le cen­tre de Nulle Part pour s’ap­procher du «com­mence­ment des choses», il tente de saisir «ce qui se passe autour de nous» et «ce qui se cache dans le vis­i­ble». L’e­spoir, c’est d’en­ten­dre l’in­audi­ble chant de l’oiseau, cette «voix d’or» qui est la clé pour accéder à «la pointe de la mon­tagne» où la lumière pure se déploie. Voix tein­tée d’une dimen­sion spir­ituelle évi­dente, les sym­bol­es sont envis­agés tels «des matéri­aux inté­grés au poème». Lais­sant suff­isam­ment de lib­erté aux lecteurs pour de mul­ti­ples inter­pré­ta­tions, ces signes sont des clés pour percevoir le mur­mure des choses. Grand lecteur (entre autres) de l’Ar­gentin Rober­to Juar­roz, des Français Edmond Jabès et Philippe Jacot­tet, de l’Is­raélien Eli­raz, Yves Namur dia­logue avec eux à l’in­térieur de son pro­pre poème. À leur écoute, il pro­gresse, tou­jours un peu plus, vers le chemin de «la rose sans trace», là où tout devient intel­li­gi­ble. Lorsqu’on pénètre dans l’u­nivers poé­tique d’Yves Namur, il faut, comme le dit si bien Philippe Jones, marcher sur la pointe des pieds pour ne pas effarouch­er les élé­ments en présence, car der­rière les mots se cache un univers trem­blant où tout peut être un signe et dis­paraître aus­sitôt. Frag­ile et périlleuse, cette quête est, par essence, infinie. Elle est aus­si vitale pour le poète qui la pour­suit.

Mélanie Godin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)