Nicole Malinconi, Nous deux

Trempe

Nicole MALINCONI, Nous deux, Les Éper­on­niers, 1993

malinconi nous deux eperonniersJe lave le linge de ma mère. »  Ain­si com­mence Nous deux, que Nicole Mal­in­coni entre­prend d’écrire à la mémoire de sa mère. Ce ne sera pas un réc­it de vie, ni même un por­trait à pro­pre­ment par­ler, mais un regard ani­mé autour de quelques gestes et de quelques paroles : un car­ac­tère.

 Elle dit : Comme ça, je ne don­nerai d’em­barras à per­son­ne.
Com­ment elle sourit et me regarde. Com­ment je la hais pour le sourire. Com­ment elle voit que je la hais et ajoute qu’elle voudrait se trou­ver dans le fond du fleuve avec les pois­sons, à flot­ter au fond. Depuis si longtemps, si tu savais. Elle sourit tou­jours. 

Le nar­ra­teur organ­ise d’abord ses sou­venirs autour d’ob­jets fam­i­liers : le linge, les che­veux, une per­ruque, des médica­ments, un agen­da, des cig­a­rettes… Puis, l’en­fant se sou­vient des moments et des lieux, où le père (« l’homme », elles dis­ent) n’a rien à faire : dans les cimetières, dans la mai­son, au jardin, pen­dant la cou­ture, et aus­si, enfin, avec l’en­fant elle-même, qui se racon­te :

C’est une femme qui pour rien au monde ne quit­terait l’en­fant. Je veux dire pour un mo­ment, une heure. Elle prend l’en­fant avec elle pour tout faire ; pour ouvrir la porte quand on frappe, pour se laver. Elle le prend sur ses genoux quand elle fait ses besoins. C’est son enfant qu ‘elle a fait.
La nuit, elle véri­fie sa res­pi­ra­tion au moin­dre bruit. C’est un enfant insé­para­ble. La mai­son est dev­enue un ven­tre.

Au bout du réc­it, on retrou­ve l’hôpi­tal, les infir­mières, le dernier lit. Une vieille femme malade se meurt. Mais l’ac­com­pa­gne dans la longue descente du fleuve le regard ému du lecteur, désor­mais pro­fond d’une mémoire.

Les réc­its des descen­dants sur leurs par­ents, tous hommes illus­tres aux champs d’hon­neur, con­stituent actuelle­ment une mode édi­to­ri­ale bien lancée mais qui risque de finir par lass­er. C’est tou­jours le même lar­moiement retenu qui procède au réc­it. L’écri­t­ure, ici inspirée de Mar­guerite Duras, con­vient bien parce que son tra­vail, assez appar­ent, sem­ble tor­dre et com­primer la vio­lence des sen­ti­ments ; ou bien, il per­met de cacher sous la nar­ra­tion de détails sou­vent cru­els le trop plein d’amour et piété fil­iale. Bref, la lit­téra­ture vient à point pour établir une dis­tan­ci­a­tion sans duperie qui rend tolérables les souf­frances per­son­nelles. À la fin du réc­it, Mal­in­coni parvient toute­fois à dépass­er cet effet de dis­tan­ci­a­tion. Non bien sûr sur le mode de l’ironie, comme on a pu le lire avec délices dans Nous trois, d’Echenoz, mais sur le ton de qui se laisse rat­trap­er par l’é­mo­tion. C’est alors qu’un « Tu » fait irrup­tion : un tutoiement sincère et inat­ten­du, d’au­tant plus in­tense qu’il ne s’adresse pas à la mère, mou­rante, mais au nar­ra­teur lui-même.

Alors la fille abaisse les bar­reaux du lit ; elle pleure ; elle dit : Je ne veux pas que tu perdes la tête. Elle s’ap­proche du vis­age de la mère. Le regard, soudain, la ter­reur du regard de la mère, blanche, dilatée, voy­ant ce qu ‘elle seule voit, devant quoi tu n ‘es qu’une étrangère. […] Tu l’é­coutes mar­mon­ner. Tu lui dis que tu voudrais tant com­pren­dre ce qu’elle dit ; tu le lui répètes, tu voudrais tant. C’est la pre­mière fois qu ‘elle par­le et que tu ne com­prends pas. 

Nicole Mal­in­coni a réus­si à nous communi­quer un beau témoignage d’amour fil­ial trem­pé, tel un métal incan­des­cent, dans l’eau froide de l’écri­t­ure.

Sémir Badir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°79 (1993)