Nicole Verschoore, Le maître du bourg

L’expansion des choses infinies

Nicole VERSCHOORELe maitre du bourg, Gallimard, 1994

verschoore le maitre du bourg« DRAME. Le sujet amoureux ne peut écrire lui-même son roman d’amour. Seule une forme très ar­chaïque pourrait recueillir l’événe­ment qu’il déclame sans pouvoir le raconter. »
Fragments d’un discours amoureux

Vous voulez écrire un roman ? Alors, restez chez vous pendant les mois d’été, quand tous sont partis, et rassemblez vos souvenirs d’en­fance, documentez-vous, sortez les ar­chives. Votre père constituerait un très bon sujet ; à moins que vous ne vous déci­diez à lui rendre hommage en poursuivant son œuvre — une biographie de Charles Buis, qui a été bourgmestre de Bruxelles sous le règne de Léopold II.

Mais vous aurez très vite envie de parler d’autre chose… De votre ami italien, par exemple. Comme vous le rencontrez une ou deux fois par semaine aux concerts de la cathé­drale et du Palais des Beaux-Arts, vous pourriez tester sur lui la qualité ou l’intérêt de ce roman que vous n’écrirez pas. Avouez : c’est à votre Italien que vous ne cessez de penser, et c’est bien lui le person­nage de votre roman. Voilà : ça nous pas­sionne, c’est une histoire d’amour. Une femme donc, dans Le maître du bourg, s’est mise dans un état de disponibilité qui cautionne l’écriture. Elle exprime à la pre­mière personne le progrès de ses sentiments. Ce qu’elle écrit n’est pas de l’ordre de la confession ; cela tient plutôt du journal in­time, à cette nuance près qu’y apparaît une sorte de volonté romanesque qui provoque, au lieu de les retenir, les signes d’une his­toire vécue. Veut-on écrire ? Il faut alors se précipiter au concert et y accepter la cour patiente et dé­licate d’un bel Italien. Voyez l’entame du chapitre 18, numéroté ainsi que le sont les jours dans un mois, comme quelque chose qui avance : « J’enchaîne sans préambule. Concert au Palais. Celui que j’attendais se trouvait là à m’attendre. On se salue, on marche du même pas. Il ne m’a pas pris le coude, mais j’ai l’imagination si forte que j’ai cru le sentir. » Et, un peu plus loin, le désir amoureux se mêle imperceptiblement au désir de raconter : « II n’y avait pas d’his­toire commencée. Je me sentis très seule, tout à coup. Véritablement abandonnée. C’était grotesque. » N’est-ce pas en vérité le réel qui est à l’imitation des récits, et non l’inverse ?

En instaurant une narratrice qui se veut ro­mancière, Nicole Verschoore a attaché la lecture à un point de vue très sensible, souvent sensuel, et cependant critique. Or, à partir de cette duplicité, de cette contradic­tion intérieure, pourtant sincère et sans ma­lice (sans, par exemple, qu’elle ne conduise à des apartés avec le lecteur) se creuse, à l’intérieur même du récit, la gerçure d’un drame ancien. Quand les deux amants s’étreignent enfin, le désir rompt tout à coup avec le discours amoureux qui l’avait entretenu jusque là, avec ses parades trop polies et ses formules certes charmantes mais fatiguées. Il faut alors tâcher de s’ac­corder avec l’autre, en observant attentive­ment les mouvements intermittents de son cœur et de ses correspondances, où qu’elles se trouvent : « J’attendais donc la fin de notre excursion en imitant poliment le per­sonnage que j’aurais pu être si le fléau de mon esprit critique ne s’était pas immiscé dans mes affaires. Ou étaient-ce mes senti­ments ? Les dernières heures de l’après-midi se cachaient sous l’éblouissant jeu de lu­mière à travers les feuillages. »

Sémir Badir


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°83 (1994)