Serge Noël, Je suis la plus petite place Tien Anmen du monde

Sur la place publique

Serge NOËL, Je suis la plus petite place Tien Anmen du monde, Lux, 1999

noel je suis la plus petite place tian an men du mondeIl y a des plaisirs qui n’en­ga­gent ni ne coû­tent: comme celui, par exem­ple, de trou­ver une épigraphe à un texte qui en est dépourvu. Pour Je suis la plus petite place Tien Anmen du monde de Serge Noël, je pro­poserais les trois derniers vers d’un poème de L’homme rapail­lé du québé­cois Gas­ton Miron : « Je suis sur la place pu­blique avec les miens / la poésie n’a pas à rou­gir de moi /j’ai su qu’une espérance soule­vait ce monde jusqu’i­ci. »

Pour Serge Noël, effec­tivement, la poésie est une manière par­mi d’autres de traduire un engage­ment dans la vie de la Cité. Elle n’est ni la seule ni, sans doute, la plus effi­cace. L’au­teur est con­scient de la con­tra­dic­tion qui se fait jour dès lors qu’il « pré­tend écrire pour les sans rien » alors que « son bouquin coûte bon­bon ». Il sait quel des­tin risque d’être celui d’un livre de poèmes, peu ou mal dif­fusé et accueil­li dans un silence indif­férent — for­tiori s’il est signé par quelqu’un qui ne pos­sède pas les clefs du milieu. Con­ser­vant intacts ses ent­hou­si­asmes de jeunesse — pour l’amour, pour la poésie, pour l’ac­tion mil­i­tante —, il se veut toute­fois lucide et sans illu­sion. Témoin de maints désenchan­tements, de maintes trahisons de soi, l’ex-futur grand révo­lu­tion­naire « est devenu un petit arti­san de la résis­tance, sans quarti­er gé­néral plané­taire, sans lende­mains qui chan­tent, sans garanties sci­en­tifiques. » S’il a fal­lu « en rabat­tre » et si, par con­séquent, le pro­jet d’écri­t­ure s’avère néces­saire­ment mo­deste, les raisons de tran­scrire sa rage en poèmes ne man­quent pas. Dans la sec­tion « Les roi des belges », Serge Noël s’at­taque à un des derniers tabous d’une société qui se rêve molle­ment con­sen­suelle : la roy­auté. Dans « Con­ver­sa­tion entre les bour­geois et la famille des Saxe-Cobourg-Gotha (com­men­tée par un homme) », il passe en revue les plus élo­quents silences de cent sep­tante ans de monar­chie bour­geoise. Sous les pro­pos cy­niques des bour­geois et sous les réflex­ions de l’homme se des­sine une sorte d’en­vers du décor où sont épin­gles divers événe­ments his­toriques, qui ne sont évidem­ment pas des scoops mais qui sont peu présents voire car­ré­ment occultés dans la lit­téra­ture fran­cophone — et sin­gulière­ment dans la poésie :

Les bour­geois : c’est alors que le deux­ième roi plus ambitieux et plus adroit s’a­cheta sim­ple­ment le droit de régn­er au cœur de l’Afrique avec la ter­reur et la trique pour le pres­tige et pour le fric (…)

L’homme : (…)

fan­tômes énormes du men­songe c’est ain­si qu’un saint roi ser­ra la main droite de Lumum­ba peu de temps avant qu’on le tue un saint roi qui s’est tu.

Ailleurs, c’est le prince Philippe qui reçoit les hon­neurs d’une « Bal­lade du prince ahuri » : « des peu­ples se déchirent pour un morceau de terre / les marchands de canon mul­ti­plient les affaires /mais en pre­mière page des quo­ti­di­ens on rit / car le prince se marie ». Dans plusieurs poèmes, Serge Noël recourt à ces sig­naux tra­di­tion­nels du genre poé­tique que sont les vers comp­tés et rimes — générale­ment l’oc­to­syl­labe et l’alexan­drin ; abor­dant des sujets inusités et employ­ant un vocab­u­laire fam­i­li­er, il gau­chit la forme fixe dans le même temps qu’il s’y soumet, un peu comme le pra­ti­quait William Cliff dans ses pre­miers recueils. Cer­tains textes écrits en vers libres ne sont pas moins per­cu­tants ; ain­si en est-il de la longue « Chronique judi­ci­aire », qui égrène la trag­ique théorie des exclus de tous bor­ds, seule­ment sus­pects de pau­vreté, seule­ment coupables de leur nais­sance dans un quar­tier ou dans un pays de mis­ère : « un homme blanc / tout petit / se demande ce qu’il y a à com­pren­dre / quand on jette par la fenêtre d’un taud­is ses petites affaires /pour loy­er im­payé / (…) / les Africains meurent dans le train d’at­ter­ris­sage des avions /(…)/ tout ceci a l’in­con­vénient / de met­tre l’or­dre en dan­ger. » L’en­tre­prise de Serge Noël est, au fond, salu­taire : elle met en évi­dence la ca­pacité d’indig­na­tion que peut recel­er un écrivain, pour autant qu’il ait les yeux des­sillés sur les réal­ités poli­tiques et sociales de son temps. Incidem­ment, elle rap­pelle aus­si que la poésie n’est pas for­cé­ment le passe-temps con­fort­able d’un reclus volon­taire.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 113 (1999)