Noms de Dieux : 4 livres d’entretiens

La pluralité des voix

Ilya PRIGOGINE, De l’être au devenir, Alice/ RTBF, coll. “Noms de Dieux”, 1999
Gabriel RINGLET, La résis­tance intérieure, Alice/ RTBF, coll. “Noms de Dieux”, 1999
God­fried DANNEELS, Nous sommes tous des orphe­lins, Alice/ RTBF, coll. “Noms de Dieux”, 1999
Pierre MERTENS, Tout est feu, Alice/ RTBF, coll. “Noms de Dieux”, 1999

Quelque­fois, dans ma vie, je me suis sen­ti assez seul. Seul parce que l’idée qu’il fal­lait rénover les lois de la physique et y intro­duire la nou­veauté, la créa­tiv­ité, parais­sait presque anathème à beau­coup de sci­en­tifiques, même par­mi mes col­lab­o­ra­teurs. Alors, la contem­plation d’œu­vres d’art telle que cette stat­uette me ren­forçait dans ma con­vic­tion. » Cette con­fi­dence, Ilya Pri­gogine la livre à Edmond Blattchen, lors de son émis­sion « Noms de Dieux », pro­duite par la RTBF. Je gage qu’on n’en trou­ve guère de sem­blables dans les autres pub­li­ca­tions de l’il­lus­tre Prix Nobel. L’un des charmes qu’on peut trou­ver aux livres d’en­tre­tiens réside dans cette lib­erté de pro­pos — qui, à vrai dire, est peut-être aus­si une con­trainte du genre, puisque, à par­ler en son nom pro­pre, on est comme for­cé, dans l’élan de la parole, de con­stru­ire une image, de don­ner une déf­i­ni­tion de soi-même.

Dans les entre­tiens qu’il réalise pour son émis­sion « Noms de Dieux », dont qua­tre titres sont retran­scrits aujour­d’hui intégrale­ment pour une nou­velle col­lec­tion coéditée par Alice et la RTBF, Edmond Blattchen s’est don­né une ligne de con­duite systéma­tique, qui repose sur une util­i­sa­tion sim­ple mais intel­li­gente des con­traintes télévi­suelles. Après une brève intro­duc­tion qui per­met à l’an­i­ma­teur de trac­er à grands traits le par­cours de son inter­locu­teur, celui-ci est invité, selon le principe du « por­trait chi­nois », à ré­agir à quelques propo­si­tions : une phrase, une image, un sym­bole de son choix. Quand le car­di­nal Dan­neels aus­si bien que Gabriel Ringlet — mais indépen­dam­ment l’un de l’autre — optent tous deux pour une stat­uette représen­tant saint François d’As­sise, Pri­gogine, pour sa part, pro­pose une sculp­ture pré­colom­bi­enne dont l’im­age illus­trait déjà l’édi­tion de poche de La nou­velle alliance (écrit en col­lab­o­ra­tion avec Isabelle Stengers).

Il voit dans cette fig­ure archaïque l’ex­pres­sion con­den­sée d’un « doute sur la per­ma­nence du monde » qui rejoint ses pro­pres inter­ro­ga­tions de chercheur. En même temps, son choix est pour lui une ma­nière d’af­firmer la néces­sité de quit­ter la perspec­tive européo­cen­triste qui grève et lim­ite trop sou­vent notre approche des choses. Pierre Mertens, quant à lui, a élu comme objet sym­bol­ique une petite bouteille ren­fermant un cal­vaire, objet qui lui vient de son grand-père et qui, sus­ci­tant en lui mille asso­ci­a­tions d’idées, l’emmène dans une rê­ver­ie sans fin. Par l’en­ver­gure intel­lectuelle de ses invités, par le soin man­i­feste qu’il met à pré­par­er ses entre­tiens, nour­ris d’une solide documenta­tion, Blattchen parvient à réalis­er, au fil de ses émis­sions, un por­trait pluriel de notre époque, au regard de ses croy­ances, de ses pris­es de posi­tions méta­physiques (quand bien même, en ce qui le con­cerne, Pri­gogine se refuse à se pronon­cer sur ce qui dépasse ses com­pé­tences d’homme de sci­ence).

À ce titre, la série des « Noms de Dieux » repré­sente un témoignage pré­cieux, en dépit de la solen­nité par­fois exces­sive de sa mise en scène. Les ouvrages pub­liés par Alice en con­stituent un pro­longe­ment d’au­tant plus intéres­sant qu’ils sont remar­quable­ment édi­tés, béné­fi­ciant notam­ment d’une bibliogra­phie et de notes dues à François-Xavier Nève de Mévergnies.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°107 (1999)