Norge le proférateur

Dans les années 1970–1980, une opin­ion est fort répan­due en Bel­gique fran­coph­o­ne : nos trois plus grands poètes vivants sont Mar­cel Thiry, Hen­ri Michaux et Norge, ces deux derniers s’é­tant hélas expa­triés en France depuis de nom­breuses années.

norgeToute­fois, si H. Michaux a en effet rompu qua­si totale­ment avec son pays d’o­rig­ine[1], il n’en va pas de même pour Norge, qui s’est instal­lé à Saint-Paul-de-Vence[2] en 1955 mais reste en con­tact étroit avec son fils Jean Mogin, la famille de celui-ci ain­si que de nom­breux amis comme Her­mann Clos­son, Edmond Van­der­cam­men, Yechouroun et Gol­da Diesen­haus, Jean Tordeur, Charles Bertin, Roger Bodart ou Théodore Koenig. En 1959, âgé de 61 ans, il reçoit d’ailleurs le « Prix tri­en­nal de poésie » pour son recueil Les oignons. Plusieurs autres livres con­tribuent à sa notoriété, dont deux chez Gal­li­mard : La langue verte (1954), Les qua­tre vérités (1962). En jan­vi­er 1963, le revoici à Brux­elles pour recevoir une bourse du Min­istère de la Cul­ture, non sans pren­dre l’un ou l’autre bain de foule : Mar­cel Thiry[3] le présente avec finesse au pub­lic du Musée Char­li­er, après quoi il donne une con­férence aux Midis de la Poésie, devant un audi­toire con­quis par sa verve. Les années suiv­antes, il fait son entrée aux édi­tions Flam­mar­i­on, où Marc Alyn dirige la col­lec­tion « Poésie » ; y paraitront pas moins de cinq volu­mineux recueils, dont Le vin pro­fond (1968), Les cerveaux brûlés (1969), Les oignons et caetera (1971), aus­sitôt en vit­rine dans les librairies wal­lonnes et brux­el­lois­es.

En mars 1971, Norge – qui vient d’obtenir la nation­al­ité française – effectue en Bel­gique une nou­velle tournée qu’on peut qual­i­fi­er de tri­om­phale : Prix quin­quen­nal de lit­téra­ture du Gou­verne­ment belge, Prix Bel­gique-Cana­da, expo­si­tion à la librairie La Jeune Par­que, entre­tiens à la radio, ban­quet à l’hô­tel Métro­pole. Le cer­cle de ses lecteurs s’élar­git sans cesse, les vis­i­teurs afflu­ent à Saint-Paul-de-Vence, des réc­i­tals ont ses poèmes à l’af­fiche, des travaux uni­ver­si­taires lui sont con­sacrés. Et voici qu’en 1978 sort de presse chez Seghers un épais vol­ume de 690 pages à la cou­ver­ture blanche et sobre : Norge. Œuvres poé­tiques 1923–1973. Pour de nom­breux ama­teurs, ce « pavé »[4] est une véri­ta­ble révéla­tion. Ils décou­vrent notam­ment que, bien avant la guerre, Géo Norge – tel était alors son pseu­do­nyme – a pub­lié plusieurs recueils de grande qual­ité ; et que ceux-ci, devenus introu­vables, tranchent fort par leur style et leur con­tenu avec les livres qu’ils con­nais­sent, tous datés d’après 1945. Ain­si l’im­age du poète dans le pub­lic com­mence-t-elle à se com­plex­i­fi­er, tan­dis que, grâce à quelques essais et numéros spé­ci­aux de revue, l’on redé­cou­vre le rôle qu’il a joué dans l’ac­tiv­ité lit­téraire des années 1920–40 en Bel­gique.

*     *     *

Né à Brux­elles en 1898, grand lecteur de poésie, Georges Mogin est voyageur de com­merce en tex­tiles lorsqu’il pub­lie à compte d’au­teur 27 poèmes incer­tains (1923). Aus­sitôt, il dédi­cace des exem­plaires à quelques amis, poètes, cri­tiques lit­téraires ou directeurs de péri­odiques comme Franz Hel­lens, lequel vient de créer avec Robert Mélot du Dy Le disque vert. C’est aux édi­tions du même nom que parait en 1926 sa deux­ième pla­que­tte, Plusieurs malen­ten­dus, avec en fron­tispice un bois de son ami Frans Masereel. D’e­sprit dés­abusé, ces pre­miers poèmes dénon­cent l’é­touf­fante comédie sociale, le culte du paraitre, le mal-être d’un « je » qui rêve d’é­va­sion et d’ex­al­ta­tion ; dans la ligne de prédécesseurs tels qu’Apol­li­naire ou Cen­drars, le style se car­ac­térise par des vers courts et irréguliers, l’ab­sence de rime, de nom­breux rejets et enjambe­ments, l’in­ven­tion de néol­o­gismes :

Ce col­loque avec un fou
sur une bar­que,
en pleine mer,
c’est
la vieille peur de moi-même
en tête-à-tête avec moi-même.

Demain est la plus fab­uleuse aven­ture.

Hélas !  Com­bi­en de Sim­plons
à percer au cœur
des monts
pour ger­mer dans Chanaan ! [5]

Ayant lu avec intérêt Plusieurs malen­ten­dus, les « pré-sur­réal­istes » Paul Nougé, Édouard Mesens et Camille Goe­mans invi­tent Norge à les rejoin­dre. Or, esti­mant absur­des ou négat­ifs plusieurs aspects de leur pro­gramme, le poète débu­tant non seule­ment décline la propo­si­tion, mais entre­prend de dis­créditer le mou­ve­ment nais­sant dans une par­o­die théâ­trale : Tam-tam. Il s’est en effet asso­cié avec le comé­di­en Ray­mond Rouleau pour créer le Groupe Libre, dont les spec­ta­cles seront mon­tés à la salle du Casi­no[6]. Ain­si, en octo­bre-novem­bre 1926, les représen­ta­tions de Tam-tam sont-elles copieuse­ment chahutées par P. Nougé et ses com­pars­es, ce qui vaut au Groupe Libre et à Norge une pub­lic­ité inat­ten­due, tout en mar­quant le véri­ta­ble démar­rage du groupe sur­réal­iste brux­el­lois[7]. Cette expéri­ence sans lende­main inflé­chit-elle l’évo­lu­tion du jeune poète-dra­maturge, ou celui-ci estime-t-il que le mod­ernisme égo­tiste et amer de ses débuts est défini­tive­ment périmé ?  Quoi qu’il en soit, il pub­lie en 1929 deux pla­que­ttes qui mar­quent un rad­i­cal change­ment d’in­spi­ra­tion et d’écri­t­ure : Avenue du ciel et, hom­mage dis­cret à Odilon-Jean Péri­er[8], Sou­venir de l’en­chan­té. La vision est désor­mais plus sere­ine et plus irréelle, entière­ment détachée des réal­ités et des frus­tra­tions quo­ti­di­ennes, ouverte aux thèmes de l’ami­tié et du dépasse­ment à l’é­gard du monde matériel.

Par­al­lèle­ment, G. Mogin porte un grand intérêt à l’ac­tiv­ité lit­téraire et artis­tique en Bel­gique mais aus­si en France, grâce notam­ment à La nou­velle revue française où offi­cie Jean Paul­han. Ani­ma­teur dans l’âme, il accueille en sa vil­la d’Uc­cle des écrivains, dra­maturges, pein­tres, cri­tiques, pour des con­ver­sa­tions pas­sion­nées où le rire tient une grande part. Tel est le cadre dans lequel, début 1931, il lance avec Pierre Bour­geois et d’autres Le Jour­nal des Poètes, à la rédac­tion duquel est bien­tôt asso­cié Pierre-Louis Flou­quet. De son côté, l’édi­teur Alexan­dre Stols lui com­mande une antholo­gie de la nou­velle poésie belge, que pré­fac­era F. Hel­lens[9] ; parue en 1934, celle-ci con­stitue un témoignage très avisé de la pro­duc­tion poé­tique de l’époque. Entretemps, Norge a quit­té le domi­cile con­ju­gal pour s’in­staller rue du Musée[10] avec son amie Denise Per­ri­er, pein­tre d’o­rig­ine française. Ils amé­na­gent aus­sitôt leur vaste gre­nier en vue d’y organ­is­er des soirées men­su­elles de poésie. C’est là que se ren­con­trent dans une ambiance chaleureuse plusieurs dizaines d’au­teurs, par­mi lesquels Albert Mock­el, Georges Mar­low, Dominique Rolin, Mar­cel Lecomte, Paul Neuhuys, Robert Vivi­er, Éric de Haulleville, Robert Gui­ette ; décla­ma­tion de poèmes, con­férences lit­téraires, numéros d’im­i­ta­tion se con­clu­ent sur une col­la­tion qui mêle le boire, le manger et le bavardage. Jamais à court d’ini­tia­tives, le maitre de mai­son crée en 1936 avec trois amis[11] une nou­velle revue : Les cahiers blancs, hélas inter­rom­pus après qua­tre numéros par la déc­la­ra­tion de guerre en 1939.

norge joie aux amesAprès le tour­nant de 1929, la pro­duc­tion de Norge reste car­ac­térisée par la propen­sion au féerique et au sur­na­turel, dans un style sobre et déli­cat, tan­dis qu’un phénomène mar­quant y fait son appari­tion : la réécri­t­ure de textes ou de gen­res lit­téraires anciens, qu’il réin­ter­prète très libre­ment, tout en élaguant leur com­posante anec­do­tique, pour en exhiber des poten­tial­ités imag­i­naires et séman­tiques imprévues. Cal­en­dri­er (1932) réac­tive en douze « mois » l’an­cien Almanach des Mus­es ; se sou­venant de Charles Per­rault, La belle endormie (1935) revis­ite sur un mode médi­tatif La belle au bois dor­mant ; sans doute C’est un pays (1936) est-il loin­taine­ment inspiré par Le grand Meaulnes d’Alain-Fournier ; Le sourire d’I­care (1936) se réfère évidem­ment à la mytholo­gie grecque ; enfin, dans un esprit plus mali­cieux et plus para­dox­al, L’im­pos­teur (1937) rassem­ble des his­to­ri­ettes moral­isantes pas très éloignées des Car­ac­tères et Anec­dotes de Cham­fort. Anticipons vite : cette méth­ode d’écri­t­ure, non sans un élar­gisse­ment pro­gres­sif de son référen­tiel, va nour­rir de manière durable la poésie norgi­en­ne…  Cepen­dant, ces mêmes années, G. Mogin con­nait une vive crise religieuse, recrude­s­cence impromptue de son édu­ca­tion chré­ti­enne. Il lit des auteurs mys­tiques, des poètes comme O.V. Milosz, demande con­seil à Jean de Boschère qu’il admire et con­sid­ère comme un maitre. Le sourire d’I­care ne sug­gérait-il pas déjà une équiv­a­lence entre « défi­er Dieu » et « l’ador­er » ?  Mais surtout, il pré­pare un livre qu’il conçoit comme le point d’orgue de sa quête : Joie aux âmes, dont il achève le man­u­scrit à Redu en 1938 et qui paraitra en 1941 (La Mai­son du Poète).

Éloignez-vous, je veille et pense à vos noces prochaines. Vos yeux ver­ront encore des vig­no­bles dorés émergeant du matin et des villes blanchies à la chaux,
Et vos som­meils seront peu­plés de grands por­tiques sus­pendus où ray­onne la promesse de Dieu.
Mais mon espoir n’est point par­mi vos races. Je veux dans ces forêts cacher mon dénue­ment qui vous serait un sujet de faib­lesse.
Et je demeure aux écoutes. [12]

Con­traire­ment à ce qu’ont affir­mé des cri­tiques comme J. Tordeur[13], Joie aux âmes n’est nulle­ment la « clé » de la poésie norgi­en­ne : c’en est seule­ment un épisode, émou­vant certes mais sans grande orig­i­nal­ité lit­téraire, vis­i­ble­ment influ­encé par la forme et la thé­ma­tique du « ver­set biblique », tel que l’avaient pra­tiqué avant lui Paul Claudel ou Saint-John Perse. Comme arrivé dans une impasse, son auteur va d’ailleurs con­naitre une « tra­ver­sée du désert » longue d’une dizaine d’an­nées ; durant la guerre 1940–45 et après, il se con­tente de col­la­bor­er aux édi­tions du Cer­cle d’Art dirigées par son ami Albert Sauve­nier, tout en accu­mu­lant des man­u­scrits sans grand intérêt qui res­teront inédits…  C’est de l’ex­térieur que va venir le déblocage : auréolé de son action dans la Résis­tance, le poète-édi­teur Pierre Seghers lui écrit en effet après la Libéra­tion et lui demande des textes pour sa col­lec­tion P.S. La crise spir­ituelle ayant lais­sé place à un scep­ti­cisme tein­té d’amer­tume, Norge, qui a cinquante ans, a renon­cé à l’in­ter­ro­ga­tion religieuse et à la grandil­o­quence du ver­set. Il se tourne vers d’autres mod­èles, par­ti­c­ulière­ment les chan­sons des rues et les com­plaintes pop­u­laires, où se mélan­gent ten­dresse, cynisme et humour noir ; ain­si développe-t-il une poé­tique en rup­ture com­plète avec ses recueils d’a­vant-guerre.

Dans les années 1949–1953, la tri­ade for­mée par Les râpes (P. Seghers, coll. « Poésie 49 », 1949), Famines (A.A.M. Stols, 1950) et Le gros gibier (P. Seghers, 1953) inau­gure soudaine­ment ce style nou­veau – qui con­quiert bien­tôt le pub­lic. Le vers est désor­mais plus court, le phrasé plus sec et plus ryth­mé, la langue plus savoureuse, tan­dis que la vision du monde est dom­inée par un prosaïsme sou­vent pop­uliste, sans oubli­er le thème dar­winien de la « lutte pour la vie ».

Le gai car­ni­vore
Au dieu qu’il adore
     Glous­sant,
Réclame en nais­sant
La chair et le sang,
     Le sang. [14]

Cepen­dant, la même péri­ode voit naitre un qua­trième recueil, d’une fac­ture encore dif­férente : Les oignons (Epf, 1953, rééd. Aug­men­tée de 50 inédits, Hen­neuse, 1956). Il s’ag­it cette fois de cour­tes fables acidulées, plus mali­cieuses que sen­ten­cieuses, où l’au­teur laisse libre cours à sa verve nar­ra­tive et à son amour du para­doxe.

Juste­ment la plus belle bre­bis devint galeuse. Comme c’é­tait la plus belle, on aima bien cette gale et d’autres bre­bis voulurent devenir galeuses. Une seule bre­bis demeu­ra sans gale. Eh bien, on lui tint rigueur, on la mit à l’é­cart. Et on la nom­ma la bre­bis galeuse. [15]

La renom­mée de Norge s’é­tend rapi­de­ment, en France autant qu’en Bel­gique. R. Bodart lui con­sacre une émis­sion radio de l’I.N.R. Peu avant sa mort en 1951, André Gide aime deman­der à ses vis­i­teurs « avez-vous lu Norge ? » et leur déclamer le poème « Mon­sieur »[16] en le qual­i­fi­ant de « très épatant. »  Jean Marcenac et Louis Aragon par­lent de lui dans Les Let­tres français­es[17], Jean Rous­selot dans Les nou­velles lit­téraires. Les Cahiers du Nord lui con­sacrent un numéro spé­cial[18]. Le jeune poète Robert Rovi­ni pub­lie en 1956 un Norge dans la déjà célèbre col­lec­tion de P. Seghers « Poètes d’au­jour­d’hui ». G. Mogin, à vrai dire, se tourne de plus en plus vers la France, qu’il ressent comme sa véri­ta­ble patrie. Après la Libéra­tion, il a délais­sé le rôle d’an­i­ma­teur qu’il jouait précédem­ment dans le milieu lit­téraire, sus­pendu sa col­lab­o­ra­tion au Cer­cle d’Art, resser­ré les liens épis­to­laires avec Jean Paul­han, tan­dis que sa femme expose ses toiles à Paris et que son fils Jean tri­om­phe au théâtre du Vieux-Colom­bier avec sa pièce À cha­cun selon sa faim. Le méti­er de représen­tant de com­merce lui pèse chaque jour davan­tage. Il rêve de devenir anti­quaire, en met­tant à prof­it les com­pé­tences et les tré­sors accu­mulés de longues années durant à force de chin­er sur le Marché aux Puces et ailleurs. L’héliotro­pisme fait le reste : il quitte la Bel­gique fin 1954 pour s’in­staller en Provence.

*     *     *

Si, comme on l’a vu, la poé­tique norgi­en­ne a fort évolué au fil des ans, la péri­ode creuse 1939–1949 ne con­stitue pas une rup­ture rad­i­cale. Les recueils des années 1930 con­ti­en­nent en germe au moins qua­tre options durables : le refus de tout her­métisme, le réem­ploi de formes ou de textes préex­is­tants, le genre de l’his­to­ri­ette déroutante amor­cé dans L’im­pos­teur, le ques­tion­nement irré­solu quant à l’ex­is­tence de Dieu. À ces traits vont s’a­jouter bien d’autres, comme l’al­ter­nance entre le rire et le sérieux, le jeu sur la matéri­al­ité de la langue, la détrôni­sa­tion car­nava­lesque, les vari­a­tions con­trastées de reg­istre et de ton. Bref, Norge à par­tir de 1950 n’est aucune­ment un « néo-clas­sique », comme on a pu l’écrire. Certes, sa poésie n’of­fre pas la moin­dre trace d’a­vant-gardisme : sa moder­nité – quoique réelle – reste très dis­crète, sa lis­i­bil­ité irréprochable, sa ver­si­fi­ca­tion générale­ment régulière. Par con­tre, elle présente une hétérogénéité et un anti­con­formisme qui en font une œuvre dif­fi­cile­ment class­able. Si l’on con­sid­ère les livres de la matu­rité, on con­state que le style noble et ample de Joie aux âmes a qua­si com­plète­ment dis­paru, hormis une excep­tion curieuse, Le vin pro­fond (Flam­mar­i­on, coll. « Poésie », 1968). Mais l’au­teur a recon­nu que plusieurs de ces pages dor­maient depuis longtemps dans ses tiroirs ; et la dernière par­tie du livre, tout en con­ser­vant la forme du ver­set, détourne celle-ci de son usage clas­sique au prof­it d’his­toires aigres-douces, de « Job » au « Plumeau » en pas­sant par « Le lom­bric ».

Ce n’est pas que la poésie de Norge, entre 1950 et 1990, soit exempte de thèmes graves ou sérieux, mais ils s’y expri­ment sans emphase, dans un style con­cis, voire même cinglant. Ain­si Les qua­tre vérités (Gal­li­mard, 1962), La belle sai­son (Flam­mar­i­on, coll. « Poésie », 1973), Les coq-à-l’âne (Gal­li­mard, 1985), Le stupé­fait (Gal­li­mard, 1988)[19] livrent-ils de l’ex­is­tence humaine en général, ou de l’ex­péri­ence vécue par le « je », une vision empreinte tour à tour de noirceur, d’âpreté ou de mélan­col­ie.

Et ser­rez plus fort les bar­reaux,
Il passe encore de l’e­spérance.
Et du ciel, ils en ont bien trop :
Un rais suf­fit à leur pitance.[20]

Davan­tage que les autres recueils, ces qua­tre livres mon­trent un poète sans cesse préoc­cupé par le sens de la vie humaine et par sa place per­son­nelle dans le monde. Dieu restant décidé­ment introu­vable, et l’au-delà parais­sant une chimère, la frus­tra­tion l’emporte sou­vent sur l’e­spoir. Ain­si faut-il com­pren­dre le cynisme et l’hu­mour noir qui nour­ris­sent de nom­breux poèmes : la rancœur, tout clas­sique­ment, s’est retournée en agres­siv­ité, et celle-ci s’ex­erce sur des per­son­nages fic­tifs créés pour la cir­con­stance.

On com­prend qu’on s’est égaré
Et que les dieux nous ont men­ti.
Puisque l’e­spérance est un crime,
Lais­sons-les tous seuls dans la cime.
Sus à la vieille soupe aux clous
Que les démons cuisent pour nous.[21]

norge oignonsCeci dit, le rire et le sourire occu­pent eux aus­si une place impor­tante dans la poésie norgi­en­ne, où ils con­tre­bal­an­cent la veine de l’amer­tume au gré de nom­breuses vari­antes. Jouant sur divers­es formes d’ex­cès, la « farce moral­isante » est l’une de celles-ci. « Le bal masqué »[22] imag­ine une résur­rec­tion des morts aus­si far­felue qu’a­n­ar­chique, au terme de laque­lle tous les masques tombent. « Soir des grand’merdes »[23] n’est pas en reste, où le ciel est envahi par des escadrilles d’étrons ; après un temps de panique et de choléra, l’homme finit cepen­dant par les apprivois­er. S’achevant sur une note penseuse, ces his­toires fan­tasques s’ap­par­entent aux fables plaisantes des Oignons. De celles-ci, Les cerveaux brûlés (Flam­mar­i­on, coll. « Poésie », 1969), Dynas­ties (Gérard Ober­lé, 1972), Les oignons sont en fleur (Dessins de Serge Creuz, Jacques Antoine, 1979), Le sac à mal­ices (Le Pavé, 1984) offrent de nou­veaux et savoureux exem­ples, qui con­stituent sans doute la part la plus pop­u­laire de la pro­duc­tion norgi­en­ne. Il ne s’ag­it pas de comique à pro­pre­ment par­ler, mais plutôt d’une sorte d’hu­mour en demi-teinte qui fait grand usage du para­doxe et prend sys­té­ma­tique­ment le con­tre­pied d’opin­ions courantes. Fréquem­ment, ces petits textes par­tent d’une expres­sion con­sacrée qu’ils détour­nent de son sens ini­tial : « deux pelés et trois ton­dus », « don­ner des per­les aux cochons », « être mal dans sa peau », etc.  La mal­ice norgi­en­ne s’ex­prime aus­si dans des recueils-bes­ti­aires comme Les rhi­nob­sédées (Michel Richard, 1976), Le pense-bêtes (Gérard Ober­lé, 1977), Le canard de ma tante (Saint-Ger­main-des-Prés, coll. « L’en­fant la Poésie », 1982), « Poils et plumes »[24], où les por­traits d’an­i­maux induisent des sit­u­a­tions ou des réflex­ions saugrenues.

Si, à par­tir des années 1970, la poésie de Norge touche des publics de plus en plus var­iés, ce n’est pas seule­ment par le biais des recueils pro­pre­ment dits. En rai­son de son car­ac­tère fon­cière­ment oral, elle fait l’ob­jet de divers­es décla­ma­tions en pub­lic, dont celles de Suzanne Philippe, Robert Delieu, Charles Klein­berg ; dans les con­ser­va­toires et les académies, nom­breux sont les pro­fesseurs qui l’in­scrivent au pro­gramme de leurs cours. Plusieurs textes sont mis en chan­son par Michel Ardan, Janine Dis­en­haus, Jeanne More­au – avec un dou­ble album –, Georges Brassens ou, récem­ment, le groupe Mod­ern Cubism.

Dans une veine plus con­fi­den­tielle, des mémoires uni­ver­si­taires lui sont con­sacrés à Mün­ster, Liège, Lou­vain, Lou­vain-la-Neuve, Valen­ci­ennes. Par con­tre, elle est peu traduite : à l’év­i­dence, son tra­vail con­stant et très élaboré sur les sonorités, le rythme, le vocab­u­laire, les expres­sions courantes se trans­pose dif­fi­cile­ment dans une autre langue…  Bref, à l’aune des hom­mages publics, les années 1980 sont celles du plus grand ray­on­nement norgien : émis­sion télévisée sur France 3 avec Jeanne More­au, fes­ti­val Norge à la Mai­son de la Poésie de Paris, numéro spé­cial de la revue ORACL, Grand Prix de poésie de la Société des Gens de Let­tres, Quin­zaine Norge à la Mai­son de la Cul­ture de Caen, Prix de la cri­tique pour Les coq-à-l’âne, paru­tion de Remuer ciel et terre chez Labor, expo­si­tion au Palais des Beaux-Arts de Brux­elles, etc. Entretemps, il a fal­lu fer­mer le mag­a­sin d’an­tiq­ui­tés de Saint-Paul. Georges et Denise se sont retirés dans une jolie vil­la sur la hau­teur de Mou­g­ins, où ils con­tin­u­ent d’écrire, de lire, de recevoir des vis­i­teurs. En l’hon­neur de son nou­v­el occu­pant, le maire a rebap­tisé la rue « Allée du Poète ». C’est là que, veil­lé par sa femme et sa belle-fille Luci­enne Desnoues, Norge rend le dernier souf­fle le 25 octo­bre 1990.

Daniel Laroche


[1] Cf. notam­ment Jean-Pierre MARTIN, Hen­ri Michaux, Gal­li­mard, 2003, p. 506 et sv.
[2] Avec sa femme Denise Per­ri­er, il a ouvert un mag­a­sin d’an­tiq­ui­tés sur la route de Cagnes à Vence.
[3] Alors Secré­taire per­pétuel de l’A­cadémie royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es de Bel­gique.
[4] L’ex­pres­sion est de Jean Mogin.
[5] « Col­loque », dans 27 poèmes incer­tains, ver­sion revue de 1978.
[6] Aujour­d’hui Le Mira­no, chaussée de Lou­vain à Saint-Josse-ten-Noode.
[7] Cf. Mar­cel MARIËN, L’aven­ture sur­réal­iste, Lebeer-Hoss­mann, 1979, p. 129.
[8] O. J. Péri­er est mort en 1928 à l’âge de 26 ans.
[9] Flo­rilège de la nou­velle poésie française en Bel­gique.
[10] Mont-des-Arts, près de la Bib­lio­thèque Royale.
[11] René Hen­riquez, Franz Briel et André Allard l’O­livi­er.
[12]   Poème de la mis­sion. Le Poète, II, p. 55.
[13]   Cf. entre autres Norge de tout jour, La Renais­sance du Livre, 2001, p. 20 et 22.
[14]   « Car­ni­vore », dans Les râpes, p. 9.
[15] « La bre­bis galeuse », dans Les oignons, p. 16.
[16] Dans Famines, p. 9.
[17] Une for­mule de L. Aragon : « Géo Norge, peut-être l’un des plus grands des poètes vivants. »
[18] Cahiers du Nord (Charleroi), n° 4, 1952–53.
[19] Recueil pub­lié par Norge après la mort de son fils Jean en avril 1986.
[20] « Musique », dans Les qua­tre vérités, p. 67.
[21] « Blas­phème », dans Le stupé­fait, p. 114.
[22] Dans Bal masqué par­mi les comètes, Les Édi­teurs Français Réu­nis, 1972, p. 33–75.
[23] Dans Eux les anges, Flam­mar­i­on, coll. « Poésie », p. 67–82.
[24] Dans Jacques FERLAY, Norge, Le Temps par­al­lèle, coll. « Ren­con­tres », 1990.


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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°195 (2017)