Amélie Nothomb, Antéchrista

C’était ça l’université

Amélie NOTHOMBAntéchrista, Albin Michel, 2003

nothomb antechristaLe mal-être d’une ado­les­cente est un thème con­nu et fréquem­ment traité en lit­téra­ture. Avec Antéchrista son dernier roman, Amélie Nothomb en donne, on s’en doute, une ver­sion toute per­son­nelle où cha­cun trou­vera ce qu’il veut, entre le rire et les larmes. Blanche, son héroïne de seize ans qui détaille le mal­heur de ne pou­voir s’in­té­gr­er au monde et surtout pas à l’u­ni­ver­sité où elle vient d’en­tr­er à la fac­ulté des Sci­ences poli­tiques, nous con­te la triste his­toire d’une ami­tié ratée. N’at­ten­dez pas d’un per­son­nage de Nothomb qu’il corres­ponde aux canons de la logique : elle est mal dans sa peau, ou plus exacte­ment n’ad­met pas son corps qu’elle ignore autant que pos­sible, mais elle est plutôt bien dans sa tête, mal­gré les apparences. À preuve, cette luci­dité dont elle fera preuve tout au long de son réc­it lorsqu’elle s’analyse et se définit. Elle s’as­sure de con­tre­forts peu com­muns aux jeunes gens de son âge : les livres dont elle fait une con­som­ma­tion abon­dante et ju­dicieuse lui tien­nent lieu d’i­den­tité et elle peut s’as­sim­i­l­er à une « somptueuse biblio­thèque », laque­lle est par ailleurs le seul luxe ou orne­ment auquel elle aspire, au mépris des vête­ments, objets, musiques, divertisse­ments cen­sés représen­ter la jeunesse. Luci­dité qui s’ex­prime aus­si dans les apartés acides dont cette héroïne apparem­ment insi­gnifiante use à satiété. Lucid­ité encore lorsqu’elle jauge sans indul­gence les gens qui l’en­tourent et l’in­sti­tu­tion qu’elle fréquente. Comme sans y touch­er, mais en quelques for­mules sans appel, elle fait le procès de cette uni­ver­sité où elle est inscrite. Dès l’abord, c’est bien net : « C’é­tait ça, l’univer­sité : croire que l’on allait s’ou­vrir sur l’uni­vers et ne ren­con­tr­er per­son­ne. »

Pour­tant, elle va en faire une de ren­con­tre, mieux, elle sera abor­dée par une étu­di­ante, pré­cisé­ment celle-là qu’elle désir­ait con­naître. Christa, au prénom qui l’émer­veille, est inté­grée, elle, ce qui n’est pas son moin­dre pres­tige, et chose incroy­able, sub­jugue Blanche au point que celle-ci va l’in­troduire chez ses par­ents qui éprou­vent aus­sitôt une sym­pa­thie très vive pour la nou­velle venue. Rapi­de­ment, l’in­tim­ité qui s’in­stalle entre eux devient telle que Blan­che, la fille de la mai­son, se sent bien­tôt de trop, comme une tierce per­son­ne, quelqu’un qui ne compte pas à leurs yeux. Com­mence alors pour elle un véri­ta­ble cal­vaire qu’elle aura l’in­tel­li­gence et la force d’in­ter­rompre. Avec une sci­ence du revire­ment à laque­lle elle nous a accou­tumés, Nothomb sus­pend bru­tale­ment la chan­son mélo­dra­ma­tique qu’elle a déroulée et qui en serait dev­enue mièvre sans un change­ment de ton rad­i­cal. Celle qui trou­ve les rap­ports de force embê­tants s’en­tend admirable­ment à les invers­er. Le tout mené au pas de charge que le lec­teur emboîte d’au­tant plus aisé­ment que le réc­it est bref. Les fam­i­liers de l’au­teure re­trouveront sans sur­prise les dia­logues aler­tes, les digres­sions savantes — philologi­ques, lex­i­cales, rhé­toriques — ou les réminis­cences apparem­ment réal­istes sur la foi desquelles ils croiront fugi­tive­ment que cette per­son­ne secrète leur ouvre de larges pans de son monde intérieur. Mais, mal­gré l’ac­cent de sincérité de cer­tains aveux — « J’au­rais don­né sans hésiter le reste de ma vie pour voir s’al­lumer pour moi, dans l’œil de quiconque, fût-ce le dernier des derniers, cette faib­lesse et cette force, cet aban­don, cette capit­u­la­tion, cette résig­na­tion heu­reuse à l’ado­ra­tion absurde » —, aus­sitôt cor­rigés par l’ex­cès de la for­mule, elle les lais­sera sur leur faim. Heureuse­ment, Michel Zumkir, le pre­mier biographe d’Amélie Nothomb, nous en dit davan­tage dans son livre, avec la retenue req­uise mais aus­si avec tal­ent et humour.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°130 (2003)