Amélie Nothomb, Cosmétique de l’ennemi

Tragi-comédie dans un aéroport

Amélie NOTHOMBCos­mé­tique de l’en­ne­mi, Albin Michel, 2001

nothomb cosmetique de l'ennemiOh, pourquoi y a‑t-il cette dernière page qui annule le trou­ble de la lec­ture (qui se pro­longerait si bien, en sus­pen­sion), qui dénoue l’in­trigue, révèle ce qui s’est réelle­ment passé et ce qu’il faut croire (même si elle se veut avant tout l’ex­plication de l’o­rig­ine du roman, plutôt que sa clef) ? Un con­seil, acheteurs et lecteurs de ce dix­ième (déjà !) roman d’Amélie Nothomb, arrachez-la ! Débranchez aus­si télé­vision, radio, décon­nectez inter­net, fuyez les inter­views de l’écrivaine, vous ris­queriez d’ap­pren­dre trop de choses sur ce livre qui se dévore d’une traite.

Quand on com­mence Cos­mé­tique de l’en­ne­mi, on est en ter­rain con­nu : le roman est dialo­gué, le titre rap­pelle Hygiène de l’as­sas­sin, un des deux per­son­nages pour­rait d’ailleurs être le cousin de Pré­tex­tat Tach (l’hor­ri­ble écri­vain du pre­mier roman de la demoi­selle) puisqu’il s’ap­pelle Tex­tor Tex­el, qu’il mal­bouffe avec plaisir, qu’il tyran­nise, n’a fait l’amour qu’une seule fois et a tué la femme qu’il aimait-plus-que-tout-au-monde. Et puis au fur et à mesure des pages, la machine se met en place, le scé­nario réserve des sur­prises, des rebondisse­ments avant d’ar­riv­er à la thèse du livre : le véri­ta­ble enne­mi de cha­cun est en soi. Dit comme ça, c’est un peu plat, mais on ne veut pas livr­er la manière jubi­la­toire, inven­tive qu’a trou­vée Amélie Nothomb pour le dire.

On avancera juste que tout se passe selon les règles de la tragédie clas­sique (unité de lieu, de temps, d’ac­tion). Le lieu : une salle d’embarquement à l’aéro­port ; le temps : l’at­tente d’un avion retardé ; l’ac­tion : un homme (peut-être) détraqué as­saillant un voyageur de ses ques­tions. Encore une fois, Amélie Nothomb ne se re­fuse rien, s’at­taque à la toute-puis­sance de Dieu, et invente des répliques qui font mouche. Un exem­ple : « Je lui ai demandé com­ment elle s’ap­pelait. Elle m’a craché au vi­sage. Je lui ai dit que je l’aimais trop pour l’ap­pel­er crachat. » Elle joue aus­si de pen­sées vrai­ment pas poli­tique­ment cor­rectes. On peut penser ce qu’on veut d’Amélie No­thomb, on ne peut nier que c’est quelqu’un qui ose, qui fronde. Et nous fait adhér­er à des hor­reurs le temps d’un instant. Ain­si : « C’est flat­teur, un viol. Ça prou­ve qu’on est capa­ble de se met­tre hors la loi pour vous. » C’est ter­rible, et bien sûr désamor­cé au cours du roman par la révéla­tion de qui est le trou­ble-fête de ces heures d’at­tente dans l’aéro­port. Et là on se dit tous qu’on en con­naît au moins un, que peut-être ce qui s’est passé pour­rait nous arriv­er, qu’on pour­rait être ca­pable de vio­l­er-tuer si nos forces de con­trôle se relâchaient ou si la mau­vaise part de nous pre­nait le dessus.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°119 (2001)