Amélie Nothomb, Mercure

D’amour et d’amitié

Amélie NOTHOMBMer­cure, Albin Michel, 1998

nothomb mercureNous avions remar­qué dans Atten­tat paru à la ren­trée dernière, qu’Amé­lie Nothomb avait mis de la dou­ceur dans sa verve d’écrivaine. Nous ne sa­vions pas alors s’il s’a­gi­rait d’une excep­tion ou d’une voie ouverte à son œuvre. Nous pou­vons dire aujour­d’hui, grâce à Mer­cure, qu’­ef­fec­tive­ment quelque chose avait changé, quelque chose qui aboutit aujour­d’hui à son roman le plus fort depuis Hygiène de l’as­sas­sin, ouvroir de son œuvre à venir, adve­nue.

Pour­tant, dans la trame et les pre­mières pages de Mer­cure, rien que du Nothomb dans la plus pure des tra­di­tions qu’elle s’est inven­tée : Orner Lon­cours, un vieil homme, cap­i­taine lassé des océans, bien évidem­ment très très laid, retient pris­on­nière sur une île, dans une bâtisse sans miroir ni reflet aucun (même les ver­res sont dépo­lis), Hazel Englert, une jeune fille belle comme il n’en existe, dis­ons, que dans les con­tes. Il y a bien enten­du un secret et un amour déme­suré, éter­nel. Pas un de ces amours comme « la plu­part des gens [pour qui] aimer est un détail de l’ex­is­tence, au même titre que le sport, les vacances, le spec­ta­cle. [Pour qui] l’amour a intérêt à être pra­tique, à cadr­er avec la vie que l’on s’est choisie. » Non un de ceux qui se pro­longe au-delà de la mort, qui nour­rit ceux qui lui suc­cè­dent au point de les ren­dre plus forts encore. Avant Hazel, le Cap­i­taine aimait une de­moi­selle à la beauté angélique, Adèle Langlais. Pour la con­quérir, faire l’amour avec elle, l’empêcher de par­tir, il avait inven­té un sub­terfuge dia­bolique. Jamais heureuse, la jou­ven­celle regar­dait la mer pen­dant des heures et fini­ra par s’y ophélis­erPen­dant quinze ans, le Cap­i­taine con­naî­tra la douleur ter­ri­ble du deuil, jusqu’au moment où il sauvera Hazel d’un bom­barde­ment. Pour elle, il con­stru­ira la même prison men­tale, pour les mêmes raisons. Le jour où elle tombe malade, il intro­duit, dans la forte­resse de men­songe, une infir­mière. Qui com­pren­dra tout. Qui ten­tera de ren­dre la lib­erté à la jeune fille le jour où le vieux, pour fêter leurs cent ans (77 ans pour lui, 23 pour elle) se réjouit de faire l’amour avec celle-ci. Elle arrivera de deux manières. Car ce roman a deux chutes. Tout aus­si vraies, tout aus­si pos­si­bles avec les situa­tions et les per­son­nages du roman. Tout aus­si heureuses. Pour­tant c’est le genre de procédé romanesque casse-gueule, que l’on pour­rait même croire éculé. Pas pour Amé­lie Nothomb qui l’u­tilise en fron­deuse et qui, par deux fois, donne une place de choix à l’ami­tié (à l’in­verse d’un Proust qui la déval­ori­sait) et la porte à des som­mets que l’amour n’at­teint pas tou­jours. Hazel se sou­vient d’ailleurs qu’en­fant, elle écrivait des let­tres à sa meilleure amie que les amou­reux seraient inca­pables de rédi­ger. Nous en revenons presque au Sab­o­tage amoureux : et de nous dire que le chemin dans lequel s’est engagé la roman­cière ressem­ble à celui d’une neuve matu­rité et d’une touchante prox­im­ité avec ces per­son­nages. Comme si elle ne leur fai­sait plus la guerre. Enfin, plus tout le temps !

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°104 (1998)