Amélie Nothomb, Tuer le père

La magie prend toujours

Amélie NOTHOMBTuer le père, Albin Michel, 2011

nothomb tuer le pereBien ancrée sur la scène lit­téraire parisi­enne, Amélie Nothomb nous revient avec un nou­veau roman : Tuer le père. Pour son vingtième ouvrage, l’auteur nous emmène dans le monde fasci­nant de la magie et sur la route d’Œdipe.

Tout com­mence dans un club de magie parisien, en octo­bre 2010. La nar­ra­trice, selon toute vraisem­blance Amélie Nothomb elle-même, s’immisce dans ce monde d’enchantement. Dans la salle du fond, son regard se pose sur deux hommes : le pre­mier, qui doit avoir 30 ans, joue au pok­er et ne cesse de gag­n­er, le sec­ond, d’une cinquan­taine d’années, est accoudé au bar et ne quitte pas des yeux le pre­mier. Intriguée, elle s’enquiert auprès de quelques buveurs. Qui sont ces deux per­son­nes ? Le plus jeune s’appelle Joe Whip, l’aîné Nor­man Ter­ence. Tous deux sont de grands magi­ciens améri­cains. Que font-ils ici ? Pourquoi agis­sent-ils de cette manière ? Un retour dans le passé s’impose.

Change­ment de décor : 1994, Reno, Neva­da, États-Unis. Joe Whip a 14 ans. Pas­sion­né de magie, il apprend en auto­di­dacte des tours devant son miroir. Il ne con­naît pas son père, mais s’en cherche un. Sa mère se préoc­cupe peu de lui et enchaîne les liaisons par­mi lesquelles Joe ne peut trou­ver un père digne de ce nom.
Un jour, elle le flanque à la porte. Joe part vivre à l’hôtel et décide de se con­sacr­er à la magie. Lors d’un de ses tours, un homme le remar­que et tombe sous le charme de son tal­ent. Il envoie Joe se for­mer chez le plus grand magi­cien, Nor­man Ter­ence. Ce dernier accepte de s’occuper du jeune garçon et l’accueille chez lui. Joe se per­fec­tionne dans son art et con­naît enfin la vraie vie de famille. Il prend ses habi­tudes chez
Nor­man et Christi­na, sa com­pagne, dont Joe tombe secrète­ment amoureux. Nor­man, quant à lui, con­sid­ère de plus en plus le gamin comme son pro­pre fils. Pour­tant quelque chose se bris­era entre les deux hommes et mod­i­fiera à jamais ce tableau famil­ial. Qu’adviendra-t-il du jeune Joe et de son maître Nor­man ? Le roman se pour­suit avec le par­cours de Joe, ses amours au fes­ti­val de Burn­ing Man, son pre­mier boulot en tant que croupi­er, et les échos qu’en reçoit Nor­man. Un con­flit s’installe, l’obstination per­siste. Mais ne risque-t-on pas de gâch­er sa vie, voire celles de ses proches, à force de s’attacher à une idée ?

Dans un style con­cis, énergique et dépourvu d’artifices, Amélie Nothomb se penche sur les rela­tions père-fils et revis­ite le mythe oedip­i­en. L’enfant désire sa mère et doit pren­dre la place du père : le tuer. Le titre freu­di­en du roman ne pou­vait être plus évo­ca­teur. Il est néces­saire de « tuer son père » pour devenir un adulte. Il faut se débar­rass­er de l’attente et de l’emprise pater­nelles afin d’atteindre la lib­erté. Le réc­it nous entraîne égale­ment dans les méan­dres manichéens de la magie ; son côté occulte, ses astuces, ses arti­fices, mais aus­si le jeu, et avec lui la triche. Amélie Nothomb écrit que « le but de la magie est d’amener l’autre à douter du réel ». Doit-on douter au point de se faire bern­er ? La magie, le jeu et la tromperie sont indé­ni­able­ment liés. Où se situe la fron­tière ? Quand passe-t-on de l’autre côté, celui où la réal­ité n’est plus défor­mée pour le bien du pub­lic, mais au détri­ment de l’autre ? Les magi­ciens sont-ils des impos­teurs ? Mais surtout : leur est-il pos­si­ble de jouer sans trich­er ?

Émi­lie Gäbele


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°169 (2011)