Lucien Noullez, Douze fusils ; Penouël

La foi de l’ours est une danse

Lucien NOULLEZ, Douze fusils, Tétras Lyre, 1993
Lucien NOULLEZ, Penouël, L’Âge d’homme, 1993

noullez douze fusilsSoyez sym­pa, ne m’in­ter­ro­gez pas sur le titre : il m’est venu comme ça, en lisant Penouëi. Je dor­mais depuis des mois, et ce livre d’un seul coup m’a réveil­lé. Comme si un ange dans la rue m’avait bous­culé. Un ange ou un ours. D’en­trée de jeu, le poète annonce la cou­leur, avec un aplomb que la foi seule peut don­ner, se déclarant tout net poète chré­tien, / (…) poète navré devant la porte étroite/ Et qui cherche à chanter /Les musiques du Verbe. Le verbe avec un grand V, celui qui s’est fait chair, Jésus-Dieu, par­don, ce n’est pas rien. Atten­tion : dan­ger, pense-t-on, le ter­rain est miné, où la lit­téra­ture saint-sulpici­enne a fleuri. Et puis, n’est pas Clau­del qui veut, ni Péguy, ni La Tour du Pin, et l’on se rap­pelle ce pau­vre Jammes qui boitait si déli­cieuse­ment avant sa conver­sion et qui, redressé à l’eau bénite, s’est mis à rimailler comme un bon curé de cam­pagne. Eh bien, on a tout faux. Lucien Noullez échappe à tout ça et ne se retourne pas. Il chante, il danse en regar­dant le ciel, la croix, le monde autour de lui, et c’est mer­veille.

Main­tenant qu’il a com­bat­tu avec l’ange et qu’il a été vain­cu, il con­naît son chemin, sa force et sa faib­lesse. La peur l’a quit­té, le vi­lain amour-pro­pre, il peut désor­mais louer Dieu sans rou­gir à la face des hommes et re­tourne® au com­bat de la vie avec la paix frag­ile pour armure.

Cette assur­ance et cette fragilité ont forgé le souf­fle et le ton sin­guliers du poète, elles ont don­né à son vers tout le rythme et la sou­plesse qu’il exigeait. La joie a fait le reste, ou­vrant des fenêtres jusque dans les coins les plus obscurs. Que nous croyions ou pas, nous sommes entraînés mal­gré nous dans la danse.

Rions tout bas, rions dans la cité, rions.
Les apôtres ont cueil­li le blé, rions des saintes
à genoux. Maman me fre­donnait des pas­sages de Bible
en tri­cotant.
Rions, car les voitures sont des orgues bass­es. On voit errer les âmes sur le trot­toir crevé Du ciel, rions encore : les aro­mates sur tes
plaies, Les coups de klax­ons sur ton nom, la ville
aus­si
À ses travaux, les maisons bougent peu à peu. Rions, mon frère de silence : un peu de pâleur Dans l’ob­scur, un rien de neige sur le feu

Inutile de mul­ti­pli­er les exem­ples : tout le recueil est de cette trempe. Ample ou court, le poème ici ne perd jamais son pou­voir de séduc­tion, ni son allé­gresse. La langue y est sim­ple, ferme, pleine d’im­ages renou­velées, d’el­lipses bondis­santes.

Avec Douze fusils, nous suiv­ons le Christ au désert, nous pénétrons à l’in­térieur de l’homme en proie aux ten­ta­tions, nous re­joignons le cœur de la con­di­tion humaine. Douze petits textes, et qui claque­nt comme un coup de fusil, et qui nous touchent, quel que nous soyons, comme les cris au matin de Pâques dans le verg­er d’en­fance. La foi de l’ours est une danse.

Guy Gof­fette


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°79 (1993)