Hubert Nyssen, Les déchirements

Le passé fantôme

Hubert NYSSENLes déchire­ments, Actes Sud, 2008

nyssen les dechirementsHubert Nyssen, qui avait large­ment entamé la quar­an­taine avant de se façon­ner un des­tin d’écrivain, s’est bien rat­trapé depuis. Avec plus d’une quin­zaine de romans et de nom­breuses incur­sions dans les domaines de l’es­sai (en par­ti­c­uli­er sur les magies et les mécan­ismes de la lec­ture et de la créa­tion lit­téraire), de la poésie, du théâtre, de l’opéra et des livres pour la jeunesse. Et il y a exacte­ment trente ans que ce Brux­el­lois jetait son froc de pub­lic­i­taire aux orties pour fonder avec une audace folle et le suc­cès que l’on sait les édi­tions Actes Sud, à Arles. Aujour­d’hui, à 82 ans, l’an­cien Belge n’a rien per­du de son énergie ni d’un tal­ent qu’at­teste une fois de plus Les déchire­ments, son dernier roman en date.

Sous la plume de Valentin Cor­don­nier, écrivain homo­sex­uel, le texte se développe autour de ses con­ver­sa­tions à Paris, avec Colette, la veuve de son frère aîné Vic­tor tué dans un acci­dent de la route. Son but : éclair­er l’é­trange per­son­nal­ité de cet aîné qui l’a tou­jours nég­ligé ou ignoré. Au fil de ces échanges, Colette fait appa­raître l’om­bre de Julie Devos, un pro­fesseur d’his­toire de l’art qui enseignait à Anvers à l’époque de la guerre et pour qui l’é­tu­di­ant Vic­tor avait éprou­vé une pas­sion intense et secrète. Invité – ou con­vo­qué – chez elle, Vic­tor n’avait pas osé ce que peut-être elle attendait de lui. Quand il avait ten­té de la revoir, les Alle­mands l’avaient arrêtée et envoyée dans un camp dont elle ne devait jamais revenir. Cette dis­pari­tion avait dévelop­pé chez lui un irré­press­ible sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité. Depuis, le fan­tôme de Julie n’avait cessé de le hanter, ce qui allait mar­quer aus­si sa rela­tion avec Colette amenée à faire la part entre amour, com­pas­sion et frus­tra­tion.

Au cours de sa quête et de la rédac­tion de ce qui se voudrait une sorte de procès-ver­bal lit­téraire des ren­con­tres avec Colette, Valentin est infor­mé, par ailleurs, d’un élé­ment par­faite­ment hor­ri­fi­ant – déchi­rant – qui con­cerne Julie et jette un éclairage nou­veau sur ce que savaient les uns et les autres et sur leurs com­porte­ments. En même temps, s’in­stalle entre Colette et Valentin, l’ho­mo­sex­uel, un proces­sus de séduc­tion raf­finé et d’au­tant plus trou­blant qu’ils savent tous deux «jouer per­dant sur des don­nées con­tra­dic­toires”. Cette per­cep­tion de l’ho­mo­sex­u­al­ité et des pos­si­bles ambiguïtés dans le rap­port homme-femme est un des élé­ments intéres­sants de ce roman sub­til qui en com­porte bien d’autres.

À com­mencer par le flam­boy­ant per­son­nage de Colette. On sait avec quelle vir­tu­osité jouis­sive Nyssen campe les héroïnes de ses romans. Celles que son amie Nan­cy Hus­ton a décrites dans L’écrivain et son dou­ble, comme «splen­dides, grandios­es, puis­santes, exces­sives par­fois mais jamais ridicules». Peu d’écrivains autant que lui ont exploré et exalté toutes les ressources, les magies et les mal­ices de la féminité. Et Colette fig­ure cer­taine­ment par­mi les plus représen­ta­tives de ses «créa­tures». Autre con­stante de l’oeu­vre de Nyssen et qui prend ici une impor­tance majeure : l’in­ter­ro­ga­tion sur le rap­port com­plexe entre la réal­ité et sa mise en écri­t­ure. C’est celle que l’écrivain Valentin se pose, jusqu’à l’ob­ses­sion, tout au long d’un réc­it – piégé aus­si par celui de Colette – qui le met lui-même en ques­tion et qui le con­duit autant qu’il en con­duit le déroule­ment. C’est aus­si cette han­tise d’une impos­si­ble vérité – tant pour les faits eux-mêmes que pour leur rela­tion – qui s’ex­prime dans les retours inces­sants aux épisodes cen­sé­ment vécus par Vic­tor. On retrou­ve aus­si dans le roman cette plaisante habi­tude d’ou­vrir des fenêtres et de respir­er avec élé­gance et à‑propos des moments d’in­spi­ra­tion sur­venus au fil de la plume comme des grâces ajoutées. Sans être pour autant pas­si­bles de ce que de bons esprits con­damnent sous l’ap­pel­la­tion, à leurs yeux infamante, de «digres­sions».

Hubert Nyssen n’a pas oublié non plus son pays d’o­rig­ine et prend un plaisir évi­dent à met­tre deux univers en par­al­lèle. Le Paris décliné au fil des ren­con­tres de Valentin avec Colette et la Flan­dre dont la mère Cor­don­nier était une digne fille, autre­fois bonne d’en­fants dans une famille aisée. Et c’est à Anvers que ses fils avaient gran­di, ce qui devrait ini­ti­er les lecteurs français à quelques savoureux élé­ments du lan­gage pop­u­laire du cru, décrochés avec une sorte de ten­dresse dans les gre­niers de la mémoire.

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)