Jean-Luc Outers, La place du mort

Papa grand comme une maison

Jean-Luc OUTERS, La place du mort, La Dif­férence, 1995

outers la place du mort« Mais regarde-toi, pour­suit-il éber­lué, on ne met pas une cra­vate sur une chemise Lacoste. Et ce vieux veston à chevrons beige, je le recon­nais, c’est le mien. Mais il est com­plète­ment démodé. Il y manque la moitié des bou­tons. Et ce pan­talon, c’est une loque. Tu as vu tes chaus­settes dépareil­lées ? Ce n’est pas affublé de la sorte qu’on s’adresse à un audi­toire. »

Un homme presque mûr en voy­age avec son père presque vieux. Quoi de sur­prenant ? On sup­pose qu’à ces âges où le jeu de l’au­torité est redis­tribué, ils évo­queront le passé libre­ment, comme ces amis qu’ils auraient pu être. Oui, mais le père, à la suite d’un acci­dent vas­cu­laire cérébral, est devenu hémi­plégique, et qui plus est aphasique. C’est com­pliqué, en effet. Mais n’est-ce pas l’oc­ca­sion de goûter le prix de ce silence que l’on a tant voulu combler, de se com­pren­dre au-delà des mots, de s’avouer quand même, par la grâce d’un regard ? Ce serait compter, encore, sans la puis­sance du hasard, le mys­tère de la vie, la soli­tude des hommes.

D’abord, des raisons de ce voy­age en voi­ture, rien ne sera dit, excep­té leur folie. En­suite, ce père dimin­ué, en état de dépen­dance for­cée vis-à-vis de son fils, va se révéler exigeant, sinon despo­tique. C’est lui qui, au fur et à mesure, déter­mine, cartes à la main, les des­ti­na­tions, les étapes, le rythme du par­cours. Le fils est au volant, l’indis­pens­able, l’aveu­gle. Sous cou­vert de ten­dresse va se nouer, entre ces deux per­sonnages bien élevés, une rela­tion étrange, où le non-dit con­fine à l’an­goisse. Soucieux de répon­dre aux désirs de son père, le fils com­met (sans le vouloir ?) d’ir­ré­para­bles bour­des. Il ressem­ble au rêveur obsédé par le gouf­fre où il va finir, mal­gré toutes ses préven­tions, par tomber. Le père, dans le dernier roman de Jean-Luc Out­ers, pèse en effet d’un poids con­sid­érable sur la des­tinée de son reje­ton, et l’oc­ca­sion d’une promis­cuité de quelques jours dans l’u­nivers con­finé d’une voiture en est évidem­ment la meilleure illus­tra­tion. Il sem­ble tou­jours se dress­er comme un fan­tôme devant les femmes (lunaires) ren­con­trées au cours de leur périple. Enfin (surtout), cet ancien homme poli­tique et mil­i­tant fran­cophile con­serve, mal­gré son mutisme, toute l’au­ra du pou­voir qu’il a exer­cé autre­fois sur son fils-écrivain par la langue et l’écri­t­ure. La Place du mort est un roman de l’en­tre-deux. En lui, pas un cri, mais au con­traire une sorte de tor­peur élé­gante sous laque­lle les ten­sions se tien­nent tapies, écrouées. Les per­son­nages, dont on devine qu’ils sont issus d’un milieu aisé, n’ont pas les gestes en ‑trop de la détresse. Pour­tant le livre a des tenta­tions de roman noir, et porte aus­si comme le regret d’un san­glot d’en­fant dont la venue, avec la mort, a des accents libéra­teurs.

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°89 (1995)