Jean-Luc Outers, Le voyage de Luca

Ce que Luca savait

Jean-Luc OUTERSLe voy­age de Luca, Actes Sud, 2008

outers le voyage de lucaDans un roman paru il y a une douzaine d’an­nées, La place du mort, Jean-Luc Out­ers évo­quait la fig­ure de son père, atteint d’une attaque cérébrale, et le voy­age fait en sa com­pag­nie à tra­vers la Bel­gique, la France et la Suisse. Avec son dernier livre, c’est l’autre ver­sant de la pater­nité qu’il explore, celui qui unit le nar­ra­teur à son fils. Et l’on peut fil­er la métaphore auto­mo­bile, puisque aus­si bien Le voy­age de Luca racon­te, entre voy­age ini­ti­a­tique et « road-movie » famil­ial, un autre périple, celui entre­pris out­re-Atlan­tique par Mar­i­an, le nar­ra­teur, son épouse Julie et son fils Luca, alors âgé d’un an et demi. Par­ti de New York à bord d’un Camper Volk­swa­gen, véri­ta­ble petite mai­son sur roues, le trio va sil­lon­ner l’est des États-Unis, gag­n­er le Mex­ique jusqu’à Oax­a­ca, retra­vers­er la fron­tière améri­caine pour revenir à son point de départ en pas­sant par la Cal­i­fornie et le Cana­da.
Un voy­age haras­sant, ryth­mé par les péripéties inhérentes à ce genre d’ex­pédi­tion : des clés que l’on égare, un chien que l’on recueille et que l’on doit aban­don­ner à la fron­tière, la police alertée par des voisins qui ont vu l’en­fant lais­sé seul dans le véhicule, la vis­ite inopinée d’un griz­zly dans le camp­ing, les freins de la voiture qui lâchent au moment de débar­quer du fer­ry, une dis­pute du cou­ple sur le chemin du retour… Par une ten­sion habile­ment entretenue, on s’at­tend à chaque instant à ce qu’il se passe quelque chose, à ce qu’un événe­ment survi­enne qui boule­verse le cours uni­forme du voy­age. Mais tout finit par ren­tr­er dans l’or­dre : les clés seront retrou­vées, le griz­zly n’at­ta­que­ra per­son­ne, la voiture s’ar­rêtera avant de tomber à l’eau. Seul véri­ta­ble élé­ment dra­ma­tique : l’en­fant per­du par Julie à la suite d’une fausse couche.

C’est que l’en­jeu du livre n’est pas là. Comme le résume très bien la phrase de Vic­tor Segalen citée en épigraphe : « On fit comme tou­jours un voy­age au loin de ce qui n’é­tait qu’un voy­age au fond de soi. » Voy­age intro­spec­tif, en effet, dont le révéla­teur est l’en­fant, ce petit Luca que l’on voit grandir, faire ses pre­miers pas, appren­dre les rudi­ments du lan­gage, se famil­iaris­er avec les êtres et les choses, décou­vrir un monde dont l’im­men­sité met d’au­tant plus en évi­dence sa pro­pre petitesse. Révéla­teur, il l’est en un dou­ble sens. D’une part, il est l’oc­ca­sion pour le nar­ra­teur de faire retour sur lui-même, sur sa vie passée et présente, sur le cou­ple qu’il forme avec Julie. Chaque per­cep­tion est ain­si dédou­blée, tout est vu simul­tané­ment à tra­vers le regard de l’adulte et celui de l’en­fant, presque indis­so­cia­bles l’un de l’autre. D’autre part, le roman est entre­coupé de pas­sages, que l’on aurait peut-être aimé voir plus dévelop­pés, où le cou­ple, en présence d’une psy­cho­logue, tente de com­pren­dre les symp­tômes dépres­sifs dont souf­fre Luca devenu ado­les­cent. Par un effet en retour, le voy­age s’im­prègne d’un malaise dif­fus, d’une cul­pa­bil­ité sourde : « Votre réc­it, cela ne vous aura pas échap­pé, est tra­ver­sé par la perte, l’an­goisse de l’a­ban­don », fait remar­quer la thérapeute famil­iale. Et de même que le nar­ra­teur n’a cessé de s’in­ter­roger, au long de ces mil­liers de kilo­mètres, sur ce que voit et com­prend l’en­fant, de même l’en­fant, arrivé à l’âge adulte, va par­tir à son tour en Amérique, prenant le relais de ses par­ents et bouclant en quelque sorte la boucle : « Ain­si, vingt-cinq ans plus tard, Luca remet­tait ses pas dans nos traces, recher­chant peut-être ce que nous n’avions pas trou­vé. »

Le voy­age de Luca est écrit dans un style sobre et lisse, qui s’at­tache à restituer les petits événe­ments d’un quo­ti­di­en à la fois banal et exo­tique. Il ne nous en vaut pas moins de belles pages, comme la descrip­tion du Grand Canyon, dont les couleurs changent à mesure que tombe le soir, et qui forme un con­traste sai­sis­sant avec l’évo­ca­tion, à l’é­tape suiv­ante, de Las Vegas, ville de l’ar­ti­fice et de la moder­nité, où dans un casi­no on voit un funam­bule se promen­er sur son fil, dans l’in­dif­férence générale des joueurs agrip­pés à leurs machines à sous. Des pages d’où l’hu­mour n’est pas absent : ain­si lorsque l’au­teur com­pare le pét­role extrait par des pro­duc­teurs indi­vidu­els de l’Al­ber­ta à des crus de vins que tes­tent des experts asser­men­tés, « reprochant à tel puits son taux d’acid­ité, louant chez tel autre son arôme boisé » ; ou quand il imag­ine un con­grès de bébés « représen­tant les mil­liers de langues de la planète, réu­nis pour com­par­er leurs voca­bles respec­tifs ser­vant à désign­er les choses élé­men­taires». Ce que l’on garde en mémoire, une fois le livre refer­mé, c’est l’at­ten­tion accordée aux petits faits de l’ex­is­tence, le regard empreint d’une nos­tal­gique ten­dresse que l’au­teur porte sur les êtres qui l’en­tourent, à com­mencer bien sûr par le petit Luca.

Éric Delvi­gne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°150 (2008)