Portes et livres ouverts : Les Midis de la Poésie

L’équipe des Midis de la poésie © Midis de la poésie

De nom­breux lieux présen­tent, font vivre et décou­vrir, l’œuvre d’auteurs belges. Des lieux essen­tiels puisqu’ils per­me­t­tent de met­tre un vis­age sur un nom et d’entendre l’écrivain s’exprimer en direct. Pour ce numéro, nous présen­tons une véri­ta­ble insti­tu­tion: Les Midis de la Poésie. Pas ques­tion cette fois que l’auteur par­le de son œuvre : il est invité à s’exprimer sur ses coups de cœur poé­tiques, pris au sens large.

Dans le pan­el des ren­con­tres lit­téraires pro­posées à Brux­elles, « Les Midis de la Poésie » – « Les Midis » dis­ent les habitués, et c’est vrai que le pub­lic se fidélise d’année en année – sont une véri­ta­ble insti­tu­tion puisqu’ils en sont à leur sep­tan­tième sai­son ! C’est en jan­vi­er 1949 que fut créée l’asbl « Les Midis de la Poésie », avec la volon­té de pro­mou­voir la lit­téra­ture et la poésie, d’hier et d’aujourd’hui. Depuis, ils ont acquis un véri­ta­ble ancrage dans le paysage cul­turel de la cap­i­tale, bien qu’ils soient portés par une équipe extrême­ment réduite.

Une origine… anglaise

Aus­si éton­nant que cela puisse paraître, ce con­cept orig­i­nal con­sis­tant à pro­pos­er une offre cul­turelle en plein temps de midi nous vint de Lon­dres. Les Lon­doniens sor­taient peu entre 1940 et 1945. Myra Hess, grande pianiste de l’époque, déci­da d’instituer de nou­veaux ren­dez-vous musi­caux, à la mi-journée, dans une rotonde de la Nation­al Gallery. La Belge Sara Huys­mans, fille du min­istre Camille Huys­mans, qui se trou­vait à l’époque dans la cap­i­tale bri­tan­nique, dévelop­pa l’idée pour nos com­pa­tri­otes à l’institut belge de Bel­grave Square. De retour à Brux­elles en 1947, Sara Huys­mans y impor­ta cette ini­tia­tive fidèle­ment suiv­ie par les mélo­manes. Vu le suc­cès ren­con­tré par ces « Con­certs de Midi », elle imag­i­na l’année suiv­ante de déclin­er le même con­cept autour de la poésie et fon­da les Midis de la Poésie, sur la sug­ges­tion de Paul Barr, directeur du jour­nal La Lanterne (devenu entretemps La Cap­i­tale), en col­lab­o­ra­tion avec Roger Bodart, poète et haut fonc­tion­naire du ser­vice des Arts et des Let­tres. Le 11 jan­vi­er 1949, les portes du Théâtre Rési­dence s’ouvraient à l’heure du déje­uner pour une man­i­fes­ta­tion dont les con­cep­teurs ne pou­vaient imag­in­er à l’époque qu’elle per­dur­erait jusqu’à aujourd’hui, avec un tel reten­tisse­ment.

Une formule originale

Pro­pos­er une pause en pleine course heb­do­madaire, autour d’une lec­ture poé­tique, dans un monde où rapid­ité, ren­de­ment, hyper­con­som­ma­tion, con­nec­tiv­ité per­ma­nente entre autres sont devenus qua­si des mots d’ordre : la for­mule ne manque pas d’audace. Une lec­ture vivante, qui donne voix aux mots, en incar­nant des textes à tra­vers des into­na­tions, une sonorité vocale, un rythme, des silences aus­si, des expres­sions du vis­age, une émo­tion, de sorte que d’une séance à l’autre, aucun Midi ne ressem­ble à un autre. Chaque mar­di, pour une présen­ta­tion de cinquante min­utes (midi oblige !), monte sur scène une per­son­nal­ité qui vient présen­ter une de ses pas­sions poé­tiques, accom­pa­g­née d’un.e comédien.ne professionnel.le qui inter­prète des extraits des œuvres choisies. Pas d’autopromotion ici : il est vrai qu’un écrivain n’est jamais aus­si intéres­sant que lorsqu’il évoque des œuvres qui l’ont inspiré ou fasciné. C’est sur cette base que s’élabore d’ailleurs la pro­gram­ma­tion des Midis de la Poésie. « Nous sommes avant tout une insti­tu­tion engagée. La pro­gram­ma­tion est régulière­ment faite en lien avec des ques­tions actuelles de société à met­tre en lumière, tou­jours, par le biais de la poésie, explique Vic­toire de Changy, chargée de com­mu­ni­ca­tion des Midis. Un spé­cial­iste d’un sujet ou d’un.e auteur.e y développe une ques­tion lit­téraire en com­pag­nie de comédien.ne.s qui lisent les textes des auteur.e.s abordé.e.s. Nous ne nous focal­isons jamais sur les actu­al­ités des auteur.e.s, sur les dates de sor­tie de leurs livres. Aux Midis, un.e auteur.e ne vien­dra pas par­ler de son œuvre mais de ce qui, dans le tra­vail d’autrui, aura nour­ri le sien. En les invi­tant à par­ler de poésie, nous les emmenons, ain­si que nos spec­ta­teurs, sur un ter­rain dif­férent de leurs ren­con­tres habituelles. » Cette approche orig­i­nale demande par con­séquent un tra­vail de pré­pa­ra­tion impor­tant de la part des comé­di­ens et des écrivains, d’autant que chaque séance est générale­ment un one shot, ce qui en accentue la rareté et l’originalité. Et ils furent nom­breux sur sept décen­nies à relever ce défi : les Midis de la Poésie ont pu s’enorgueillir de voir défil­er des inter­venants aus­si pres­tigieux que Cocteau, Aragon, Léopold Sédar Sen­g­hor, Philippe Soupault, Norge, Jacques Lacar­rière, Pierre Mertens, Hugo Claus, Françoise Mal­let-Joris, Tzve­tan Todor­ov, Hubert Reeves, Car­o­line Lamarche, Lau­rent Gaudé, Abdel­latif Laâbi, Léono­ra Miano, le prix Nobel de lit­téra­ture Gao Xingjian, etc.

Une manifestation nomade

Avec le temps, on s’en doute, la local­i­sa­tion des Midis a var­ié. Ils migrèrent suc­ces­sive­ment du Théâtre Rési­dence (où Jacques Huis­man avait son Théâtre Nation­al) à la Bib­lio­thèque royale du Mont des Arts, pour se fix­er depuis plus de trente ans au petit audi­to­ri­um des Musées roy­aux des beaux-arts de Bel­gique. Plac­er des ren­con­tres lit­téraires sur le temps de midi n’empêche-t-il pas un seg­ment impor­tant du pub­lic d’y par­ticiper ? « C’est, certes, un chal­lenge quo­ti­di­en, mais égale­ment un ren­dez-vous auquel nos spec­ta­teurs tien­nent : une brèche poé­tique en plein milieu d’une journée de cav­al­cade et d’urgences, con­state Vic­toire de Changy. Par ailleurs, les Midis de la Poésie s’étendent de plus en plus à d’autres horaires : nous organ­isons régulière­ment des apéros-poésie, pour lesquels nous invi­tons prin­ci­pale­ment de jeunes créa­teurs de la scène émer­gente belge, ain­si que des petits goûters de la poésie, des ate­liers intergénéra­tionnels et par­tic­i­pat­ifs liant arts plas­tiques et poésie le same­di après-midi, à rai­son d’une fois par mois, depuis trois ans, à la Bel­lone-Mai­son du Spec­ta­cle. Les inter­venants sont des artistes issus des arts plas­tiques et de la scène ; adultes et enfants s’y côtoient dans la créa­tion dont la poésie, si elle en est le pré­texte prin­ci­pal, laisse la place à d’autres dis­ci­plines. »

Poésie au sens large

Le théâtre avec Anne-Cécile Van­dalem et son dernier spec­ta­cle Arc­tique, le roman avec Fawzia Zouari, prix des Cinq Con­ti­nents pour Le corps de ma mère, la langue du polar, rock et poésie autour de Pat­ti Smith, un spec­ta­cle élec­troa­cous­tique et graphique en explo­ration de Baude­laire, pour pren­dre des exem­ples récents, mon­trent que le terme « poésie » des Midis est pris dans un sens très large, bien au-delà de l’idée formelle que l’on se fait générale­ment du genre. S’inspirant de Fed­eri­co Gar­cia Lor­ca qui dis­ait : « Le théâtre, c’est la poésie qui sort du livre pour descen­dre dans la rue », Vic­toire de Changy pré­cise le con­cept : « Aux Midis de la Poésie, nous accor­dons une impor­tance toute par­ti­c­ulière au théâtre, à la décla­ma­tion et plus générale­ment à la mise en voix qui, tout entière, par­ticipe au proces­sus poé­tique. D’autre part, nous envis­ageons la poésie dans un sens beau­coup plus large que celle des vers et des rimes : elle est large­ment présente dans la lit­téra­ture et dans la prose et, encore plus large­ment, dans la rue, la voix et le mou­ve­ment. » « Il y a un vrai pub­lic, deman­deur de cette activ­ité, pro­longe Mélanie Godin, la direc­trice des Midis, même si, par manque de moyens, on ne pro­duit pas de spec­ta­cles comme tels. Le dis­posi­tif est assez sim­ple. Nos représen­ta­tions sont pour­tant régulière­ment sold out. Nous con­sta­tons par exem­ple qu’il y a un vrai attrait pour les clas­siques comme Baude­laire, Ver­laine, Rim­baud, Prévert, La Fontaine qui rem­plis­sent la salle. Ils restent ceux que le grand pub­lic cite quand on leur par­le de poésie. Et quand Lau­rent Gaudé évoque les poètes qui le nour­ris­sent, se révèle un vrai passeur de poésie, il rassem­ble plus de cinq cents per­son­nes ! Notre objec­tif est pré­cisé­ment que la poésie touche le plus grand nom­bre de manière per­ti­nente à tra­vers des auteurs, des romanciers, des philosophes, des dra­maturges, etc. »

Des résistantes, poésie au poing

Ren­dre la poésie vivante, vivre en poésie tient d’un acte de folie ordi­naire. « La poésie reste le par­ent pau­vre de la cul­ture, l’oubliée tant qu’on ne vient pas crier son car­ac­tère essen­tiel dans la société », exprime Mélanie Godin. Pour­tant, elle y con­sacre sa vie avec ent­hou­si­asme et une énergie débor­dante. Diplômée et agrégée en philolo­gie romane et en ges­tion cul­turelle, auteure d’un mémoire sur la poétesse argen­tine Ale­jan­dra Pizarnik, elle con­cré­tise sa pas­sion à tra­vers deux pre­mières expéri­ences via des stages, l’un à la Mai­son Inter­na­tionale de la Poésie à Brux­elles, l’autre à la Mai­son de la Poésie et de la Langue française Wal­lonie-Brux­elles à Namur. Elle y est ensuite engagée comme attachée lit­téraire. Jeune mère, Mélanie cherche à se rap­procher de Brux­elles et apprend, après un bref pas­sage par l’enseignement, que l’on recrute une per­son­ne à mi-temps aux Midis de la Poésie. Elle en devient assez rapi­de­ment direc­trice et est d’ailleurs actuelle­ment la seule salariée de l’institution à… 3/4 temps ! « Mes deux col­lab­o­ra­tri­ces, pré­cise-t-elle, sont engagées comme sta­giaires dans le cadre d’une con­ven­tion d’immersion pro­fes­sion­nelle lim­itée à six mois. À notre grande joie, grâce à une nou­velle sub­ven­tion de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles, Vic­toire va pou­voir être engagée à mi-temps pour la sai­son prochaine. » Ses deux col­lab­o­ra­tri­ces, Vic­toire de Changy (men­tion­née plus haut) et Elis­a­beth Woronoff, sont entrées aux Midis au mois de sep­tem­bre 2017. Elis­a­beth Woronoff est chargée de la médi­a­tion cul­turelle des Midis. Comé­di­enne fraîche­ment sor­tie du Con­ser­va­toire roy­al de Liège (ESACT), elle a pour mis­sion d’ouvrir les portes des Midis aux jeunes, aux per­son­nes moins habituées à la poésie et à la lit­téra­ture ain­si qu’aux seniors. Elle se charge de con­tac­ter les asbl, de faciliter l’accès aux gens défa­vorisés ou de pro­pos­er aux étu­di­ants des human­ités artis­tiques de porter, par exem­ple, un apéro poésie la sai­son prochaine. Tout ceci afin de diver­si­fi­er le pub­lic des Midis. « Réu­nir des gens de tous hori­zons qui, à pri­ori n’ont pas grand-chose en com­mun, autour de la poésie le temps d’un midi, c’est ça notre acte de résis­tance poé­tique ! »

Mal­gré ce manque de ressources humaines, des moyens financiers lim­ités et le choix de pra­ti­quer des prix démoc­ra­tiques, la volon­té de Mélanie Godin est de pro­fes­sion­nalis­er leur démarche en faveur de la poésie sous toutes ses formes. Par la volon­té, notam­ment, d’aller à la ren­con­tre de nou­veaux publics dans de nou­veaux lieux : Théâtres Nation­al et des Mar­tyrs, Piano Fab­riek à Saint-Gilles, la Bel­lone-Mai­son du Spec­ta­cle où se situe leur siège. Plus de moyens favoris­eraient égale­ment des séances en décen­tral­i­sa­tion comme il y en a déjà eu à Namur ou Woluwe-Saint-Lam­bert. « En allant vers les gens, le pro­jet prend plus de sens. Nous sommes nomades. On sort de plus en plus », sourit-elle. C’est ain­si que, grâce à un sou­tien de la Loterie Nationale, ils organ­isent gra­tu­ite­ment des ate­liers d’écriture poé­tique dans les écoles. « Les Midis utilisent les réseaux soci­aux depuis de nom­breuses années pour pro­mou­voir leurs événe­ments. La poésie aus­si habite ces canaux virtuels. L’attrait qu’ils peu­vent représen­ter pour un pub­lic plus jeune nous a don­né envie d’aller plus loin : les ate­liers de poésie con­nec­tée sont nés ! Chaque ate­lier est indépen­dant, tous sont en réseau sur les comptes soci­aux des Midis ou ceux des élèves qui par­ticipent, grâce aux hash­tags ou aux hyper­liens. Pen­dant ces ate­liers de poésie con­nec­tée, les élèves lisent des poèmes à haute voix, décou­vrent la poésie con­tem­po­raine, font le lien avec celle du pro­gramme sco­laire, écrivent de petites pièces poé­tiques indi­vidu­elles et col­lec­tives, appren­nent que la poésie a sa place sur les réseaux soci­aux », explique Aliette Griz, l’animatrice de ces ate­liers. « C’est l’occasion de faire décou­vrir des poètes belges d’aujourd’hui comme Lisette Lom­bé ou Char­line Lam­bert. Cette mis­sion de par­ler des poètes vivants me tient à cœur », pré­cise Mélanie Godin. Et puis, Les Midis de la Poésie, ce sont aus­si qua­tre pub­li­ca­tions par an, réal­isées en col­lab­o­ra­tion avec David Gian­noni, édi­teur de L’Arbre à Paroles. Il s’agit d’une col­lec­tion d’essais qui pro­pose des textes de réflex­ion sur la poésie et la lit­téra­ture d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Des ouvrages de belle fac­ture, signés prin­ci­pale­ment par des Belges comme récem­ment Gérard Pur­nelle qui analyse l’œuvre de Jacques Izoard et François Jacqmin dans L’écriture et la foudre, Daniel Laroche qui met en avant la Moder­nité de Norge ou Colette Nys-Mazure qui pro­pose un Éveil à la poésie. Égale­ment au cat­a­logue : la col­lec­tion « Car­ré », qui présente le tra­vail des Midis de la Poésie avec le monde asso­ci­atif et sco­laire. Par­al­lèle­ment aux Midis, Mélanie Godin s’occupe de son asbl, L’Arbre de Diane, au sein de laque­lle elle regroupe plusieurs activ­ités : Les Que­nouilles, une émis­sion men­su­elle de Radio Panik où des voix féminines filent les sujets sans peur de tiss­er des liens, Son­aLit­té, cap­sules sonores d’extraits d’œuvres récentes lues par leur auteur.e, Peauésie, un pro­jet poéti­co-urbain où des poèmes, invis­i­bles par temps sec, se dévoilent au con­tact de l’eau, et, enfin (du moins si on n’oublie rien), une activ­ité édi­to­ri­ale en col­lab­o­ra­tion avec le physi­cien-math­é­mati­cien Renaud Lam­biotte, la col­lec­tion « La Tortue de Zénon », qui mêle sci­ence et lit­téra­ture, math­é­ma­tiques et poésie. Col­lec­tion remar­quée par un prix de l’Académie royale de Langue et de Lit­téra­ture de Bel­gique Fran­coph­o­ne. Une recon­nais­sance méritée et bien­v­enue. « Nous sommes des résis­tantes, con­clut Mélanie Godin. Je crois que, plus qu’avant, les gens ont besoin de poésie, à la fois inutile et essen­tielle, car elle nous aug­mente en nous per­me­t­tant de pren­dre le temps. Mais cela demande un vrai engage­ment. »

Michel Tor­rekens


En pratique

Chaque mar­di midi, de 12h40 à 13h30.
Sauf men­tion con­traire : au petit audi­to­ri­um des Musées roy­aux des beaux-arts de Bel­gique, rue de la Régence, 3 à 1000 Brux­elles. Entrée : 6€ pour les adultes ; 3€ pour les étu­di­ants (le tick­et donne accès le même jour aux col­lec­tions per­ma­nentes des Musées).
info@midisdelapoésie.bewww.midisdelapoesie.be – 0485/325 689


Arti­cle pub­lié dans Le Car­net et les Instants n° 198 (avril — juin 2018)