Bernard Quiriny, Monsieur Spleen

Portrait d’Henri de Régnier par un fantastiqueur

Bernard QUIRINY, Mon­sieur Spleen, Notes sur Hen­ri de Rég­nier suiv­ies d’un Dic­tio­n­naire des mani­aques, Seuil, 2013

Notre époque, férue de gloire et de réus­site indi­vidu­elle, devrait pren­dre leçon de la car­rière d’Henri de Rég­nier (1864–1936). Jusqu’à la quar­an­taine, il fut célébré comme un des pre­miers écrivains de son temps, par­fois même le pre­mier, par ses aînés (Mal­lar­mé) mais aus­si par ses con­tem­po­rains (Gide, Proust) ; sa car­rière fut longue, mais ne se maintint pas au som­met : le déclin de sa notoriété s’enclencha avant la pre­mière guerre mon­di­ale et ne ces­sa plus, jusqu’à l’oubli presque total.

Aujourd’hui, qui se sou­vient de lui ? Quelques habi­tants de rues éponymes dans des villes provin­ciales ; des col­lec­tion­neurs du Mer­cure de France où il pub­lia la qua­si-total­ité de son œuvre pro­lixe ; quelques let­trés curieux. Jean-Bap­tiste Baron­ian dans son Panora­ma de la lit­téra­ture fan­tas­tique de langue française. Et un jeune auteur belge qui a écrit Mon­sieur Spleen « pour la beauté du geste. Pour pass­er le temps. Parce qu’il n’est pas plus bête ni moins utile d’écrire deux cent cinquante pages sur un écrivain oublié que de jouer à la Bourse, de mon­ter des maque­ttes ou de regarder le jour­nal du soir » (p. 16). Bernard Quiriny, prix Rossel 2008 pour son recueil de nou­velles Con­tes car­ni­vores est ce jeune auteur. S’il est aus­si uni­ver­si­taire (pro­fesseur de droit pub­lic à l’U­ni­ver­sité de Bour­gogne) et cri­tique lit­téraire (respon­s­able de la rubrique livres à Chron­ic’art), il a tra­vail­lé cet essai avec l’élégance et le plaisir com­mu­ni­catif de l’amateur éclairé. Il l’a imag­iné comme un par­cours libre et morcelé dans la vie et l’œuvre d’Henri de Rég­nier qu’il aime « parce qu’il était triste et fleg­ma­tique, parce qu’il avait des principes où je me retrou­ve, parce qu’il por­tait très bien le mon­o­cle, qu’il était fidèle en ami­tié, qu’il avait l’obsession du passé, qu’il était séden­taire avec acharne­ment ; parce qu’il était faible et que je com­prends son indé­ci­sion devant la résis­tance des choses… » (p. 15). Ces phras­es don­nent le ton de l’ouvrage com­posé de courts chapitres tan­tôt thé­ma­tiques (la géo­gra­phie de Rég­nier, sa mon­dan­ité vs sa soli­tude…), tan­tôt biographiques (son mariage avec Marie de Here­dia dite Gérard d’Hou­ville, un duel avec Mon­tesquiou…). Quelque­fois, ils revê­tent aus­si la forme de listes (des livres lus, de ceux qu’il n’a pas écrits, des dix com­man­de­ments de l’écrivain…), de bric-à-brac ou de dic­tio­n­naire plein d’esprit (des per­son­nages mani­aques de ses romans).

Mais qui est donc cet Hen­ri de Rég­nier ? S’il vit le jour à Hon­fleur dans une famille aris­to­cra­tique, il grandit et vécut à Paris. A part quelques escapades en Bel­gique, Venise et un voy­age en Amérique, il ne quit­ta guère la cap­i­tale, sa vie mondaine et lit­téraire. Jeune homme, il se for­ma à la poésie en fréquen­tant les cafés de Mont­martre ou en côtoy­ant ses maîtres, notam­ment Sul­ly Prud­homme et Mal­lar­mé. Il divul­gua ses pre­miers poèmes dans des revues français­es et belges (La Wal­lonie, La Jeune Bel­gique…). Avec son ami et poète Fran­cis Vielé-Grif­fin, il fon­da les Entre­tiens poli­tiques et lit­téraires, « bas­tion du sym­bol­isme orig­inelle­ment créé pour atta­quer Zola ». Son recueil ini­tial, Lende­mains, fut édité alors qu’il avait tout juste vingt et un ans. Sou­vent con­sid­éré comme sym­bol­iste, il ne respec­ta pour­tant pas le brévi­aire du mou­ve­ment à la let­tre. Au début de sa car­rière de prosa­teur, il n’écrivit que des textes brefs – des nou­velles et des con­tes (sym­bol­istes, fan­tas­tiques) – rebuté par le tra­vail de longue haleine néces­saire à la rédac­tion d’un roman. Rapi­de­ment pour­tant, ils devien­dront le ter­rain d’expérimentation pour les romans aux­quels il s’attellera, la trentaine dépassée. Il en pub­liera tout de même près de dix-sept, cer­tains à la façon mod­erne, d’autres à celle du dix-huitième siè­cle. Il tint aus­si un jour­nal  – par­fois très laconique­ment et spo­radique­ment – pen­dant plus de cinquante ans et un feuil­leton dans le Figaro. De cette matière lit­téraire, Bernard Quiriny retient avant tout les con­tes, mais il s’agit peut-être d’une his­toire d’affinités élec­tives, de pro­jec­tion de soi, puisqu’il pra­tique lui-même le genre en « fan­tas­tiqueur »… Cet essai per­me­t­tra-t-il d’extraire l’œuvre d’Henri de Rég­nier des brumes de l’oubli? Bernard Quiriny mon­tre, en tous les cas, l’adéquation de celle-ci avec l’époque actuelle. Ce qui est déjà une belle inci­ta­tion à s’y plonger.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 177 (2013)