Jean-Pierre Orban : une double biographie de Pierre Mertens

Jean-Pierre ORBAN, Pierre Mertens. Le siè­cle pour mémoire, Impres­sions Nou­velles, coll. “Tra­vers­es”, 2018.

Jean-Pierre ORBAN, Pierre Mertens et le ruban de Möbius, Impres­sions Nou­velles, ver­sion numérique, 2018.

Au tra­vers de Pierre Mertens. Le siè­cle pour mémoire (ver­sion papi­er) et de Pierre Mertens et le ruban de Möbius (ver­sion élec­tron­ique plus longue) pub­liés aux Impres­sions Nou­velles, Jean-Pierre Orban réalise un mon­u­men­tal tra­vail qui a l’insigne mérite de délivr­er la pre­mière biogra­phie d’un auteur qui n’a cessé de mar­quer ses dis­tances à l’égard du genre.

Les bons offices, Terre d’asile, Per­dre, Les éblouisse­ments, Une paix royale… L’œuvre de Mertens inter­roge l’Histoire en ses points de crise, don­nant voix à des per­son­nages qui se débat­tent dans un dédale intime, miroir des frac­tures de la scène du monde. Le motif du ruban de Möbius choisi par Jean-Pierre Orban four­nit une puis­sante clé d’accès au con­ti­nent Mertens enten­du au sens d’une con­ti­nu­ité entre fic­tion et vie. Rap­pelons que, décou­vert par les math­é­mati­ciens Möbius et List­ing, l’anneau de Möbius est « une sur­face fer­mée for­mée d’un ruban à une seule face obtenu en col­lant les extrémités d’une bande de papi­er après les avoir retournées ».

Avec Mertens, la biogra­phie d’un homme ne pou­vait être que celle d’un siè­cle tant ses fic­tions, ses essais se sont emparés des événe­ments poli­tiques majeurs, comme le con­flit israé­lo-pales­tinien. Par­tant du comté Mertens qu’il rap­proche du comté de Yok­na­p­ataw­pha de Faulkn­er, Orban recon­stitue une tra­jec­toire intel­lectuelle, esthé­tique en prise sur l’actualité poli­tique, sociale inter­na­tionale. Pour écouter la musique Mertens, il tend les fils d’une portée qui fait entr­er en réso­nance pas­sion de la lit­téra­ture et pas­sion de la jus­tice, clan­des­tinité et vis­i­bil­ité médi­a­tique. C’est dans un même mou­ve­ment — au sens musi­cal du terme — qu’Orban noue les ren­con­tres déci­sives (Cay­rol, Cortázar, Pasoli­ni, Kun­dera, Sem­prún, Vas­si­likós pour n’en citer que quelques-uns), les femmes, la judéité apprise tar­di­ve­ment, le droit inter­na­tion­al, les mis­sions en tant qu’observateur judi­ci­aire, la redé­cou­verte du man­u­scrit du « roman améri­cain », le pro­jet aban­don­né sur de Staël, l’amour de la musique. Dans un aller-retour entre œuvre et vie, les motifs merten­siens de la dis­grâce et du rachat, d’une ambiguïté irrel­ev­able, du témoignage, des par­adis per­dus, de l’exil intérieur, du faux comme révéla­teur du vrai sont inter­rogés avant que l’épilogue ne se clô­ture sur « Je ferme mon sac comme un maraudeur. Je vais m’en aller (…) Der­rière la porte, demeure un homme avec les secrets que je n’ai pas éven­tés ni décou­verts, avec ses mots qu’il don­nera encore s’il le veut ». L’art du roman, de la nou­velle pra­tiqué par Mertens s’attache à des per­son­nages déroutés, per­dant pied et se recom­posant un équili­bre, si bien que la for­mule de Mer­leau-Pon­ty, la marche comme chute rat­trapée, vaut pour ces êtres engagés dans des « straté­gies de survie » (Mertens). Excé­dant le reg­istre de la biogra­phie et de l’essai, Orban a cam­pé Mertens en per­son­nage d’une con­tre-épopée, exauçant peut-être le vœu secret de tout romanci­er. 

Jean-Pierre Orban : « Décrire ce mystère… »

Jean-Pierre Orban

Le Car­net et les Instants : À plusieurs repris­es, notam­ment dans l’entretien avec Danielle Bajomée dans l’essai Pierre Mertens l’arpenteur (Labor, coll. “Archives du futur”, 1990), Pierre Mertens évoque sa décou­verte de Kaf­ka, celle d’Au-dessous du vol­can de Lowry ensuite, comme une épreuve ini­ti­a­tique, un voy­age. As-tu vécu la ren­con­tre avec l’univers Mertens — l’œuvre et l’homme — sous le signe d’une ini­ti­a­tion ?

Jean-Pierre Orban : Je ne par­lerais pas d’initiation, mais d’irruption. Je par­lerais d’une brèche dans le paysage intel­lectuel, ou poli­tique au sens large, belge. Dans ce qui ne m’y sat­is­fai­sait pas : à savoir une réduc­tion de la lit­téra­ture et de l’art à leur pro­pre domaine, et de la Bel­gique à elle-même. Je suis entré dans l’univers de Mertens avec la lec­ture des Bons offices en 1974. J’accomplissais mon ser­vice mil­i­taire en gar­dant une caserne qui me sem­blait com­plète­ment inutile et absurde dans la ban­lieue brux­el­loise. Soudain, le monde, ses ten­sions, ses débats péné­traient, via un écrivain du pays, dans un quo­ti­di­en belge que je trou­vais – à tort ou à rai­son – terne et fade. Une œuvre lit­téraire liait ce pays, où j’estimais avoir été entraîné à vivre sans l’avoir choisi, au monde extérieur qui m’interpellait davan­tage. Par la suite, c’est la fig­ure de cet homme qui, con­traire­ment à la pra­tique générale belge, pre­nait posi­tion sur les sujets majeurs – il a eu ten­dance, plus tard, à se dis­pers­er dans d’autres sujets plus mineurs – poli­tiques, soci­aux ou éthiques, qui m’a été la plus pré­cieuse. J’ai ensuite quit­té la Bel­gique en 1994. Hormis pour ses mis­sions et voy­ages, pour des séjours dans le sud de la France lors des vacances uni­ver­si­taires et une année sab­ba­tique, Pierre Mertens est tou­jours demeuré en Bel­gique, dans un périmètre étroit. Mon approche en 2010 pour mes pre­miers entre­tiens avec lui a aus­si à voir avec cette ques­tion, que je voulais réex­plor­er par­mi d’autres, du lien dialec­tique entre un homme, un écrivain et une terre à l’égard de laque­lle il a été très cri­tique mais qu’il n’a jamais lâchée. Cette rela­tion entre terre, iden­tité et créa­tion (et plus large­ment épanouisse­ment) est aus­si présent dans mes autres textes, donc mes romans.

Pour­rais-tu par­ler du choix qui t’a poussé à pub­li­er deux essais biographiques, une ver­sion papi­er Pierre Mertens. Le siè­cle pour mémoire, une ver­sion numérique plus longue, Pierre Mertens et le ruban de Möbius. Te fal­lait-il deux ver­sions parce que tu perçois Mertens comme dédou­blé, « agent dou­ble », dif­frac­té, voire mul­ti­ple ?

 « Agent dou­ble » de lui-même, Mertens l’est. Il reprend d’ailleurs quelque part la cita­tion de Clé­ment Ros­set selon lequel l’alcool ne donne pas à voir dou­ble, mais à voir sim­ple, à ten­ter, ajoute Mertens, « de ne plus apercevoir les dual­ités du réel ». Pour ce qui est de ma biogra­phie imprimée, Jacques De Deck­er a la gen­til­lesse de me recon­naître une « dou­ble vue », qui per­met de percevoir à la fois le réel et sa trans­po­si­tion lit­téraire ou fic­tion­nelle. Il m’a fal­lu en effet dou­bler les points de vue pour espér­er ren­dre compte de la com­plex­ité, non seule­ment de Mertens lui-même, mais à tra­vers lui, du proces­sus géné­tique d’une œuvre et d’un homme, les deux étant imbriqués. Cette démarche, j’ai ten­té de l’appliquer tant dans la ver­sion imprimée que numérique.

Mais c’est une recherche d’une autre dual­ité qui a présidé au déploiement d’une dou­ble ver­sion. Me méfi­ant du biographique pur, j’ai d’abord écrit une longue mou­ture où l’accent est davan­tage mis sur l’entremêlement entre vie et œuvre, inti­t­ulée Pierre Mertens et le ruban de Möbius. L’approche est plus thé­ma­tique et les analy­ses lit­téraires sont plus appro­fondies. Il fal­lait ensuite une ver­sion plus nar­ra­tive, plus rigoureuse­ment chronologique, où sont soulignés les liens entre l’œuvre de Mertens et l’histoire belge ou mon­di­ale. L’une ne pou­vait, à mes yeux, aller sans l’autre. Je remer­cie Benoît Peeters d’avoir soutenu cette orig­i­nal­ité de deux ver­sions dif­férentes.

Les romans, les nou­velles de Mertens sont placés sous le signe du « men­tir vrai » (Aragon), des para­dox­es éthiques, de la com­plex­i­fi­ca­tion des « je », d’un jeu vir­tu­ose de masques. N’était-ce pas une gageure, un défi d’entreprendre la biogra­phie d’un penseur, d’un auteur ayant tou­jours émis les plus grandes réserves à l’égard du genre de la biogra­phie ? Je pense à un pas­sage dans Le Don d’avoir été vivant, à sa post­face aux Let­tres clan­des­tines dont je cite la fin : «… Ah ! non, décidé­ment : pas une biogra­phie ! Plutôt ris­quer le scan­dale d’une lucide extrav­a­gance, à pro­pos d’une odyssée qui vous dévore autant que vous l’avez dévorée (…) Vive la fic­tion ! Et salut la com­pag­nie…».

Il y a une coquet­terie chez les intel­lectuels à dén­i­gr­er la biogra­phie dans l’approche d’un écrivain et de son œuvre. Mertens n’y échappe pas, même s’il attendait avec impa­tience la paru­tion de la sienne. De mon côté, je n’ai pas entamé l’écriture de cet ouvrage comme une biogra­phie, mais d’abord comme un livre d’entretiens. Mais il y a biogra­phie et biogra­phie, et écrivain et écrivain. Mertens est de ceux chez qui il est dif­fi­cile de com­pren­dre l’œuvre sans sa vie et l’histoire qui en est le con­texte. Pour avoir pas mal réfléchi au sujet, dans le cadre de l’Institut des textes et man­u­scrits mod­ernes auquel je col­la­bore, j’en suis venu à admet­tre, et à soutenir, que l’approche biographique bien menée est un out­il puis­sant, par­fois incon­tourn­able d’étude géné­tique de l’œuvre et de son auteur même s’il ne se suf­fit pas à lui-même. L’essentiel de mon entre­prise était de décrire l’articulation entre le « réel » et le fic­tion­nel d’une part, entre l’œuvre, l’homme et l’histoire intel­lectuelle, poli­tique et sociale d’autre part.

Dans le livret La pas­sion de Gilles, on lit cet échange entre Gilles de Rais et Jeanne d’Arc :« Jeanne : Et si l’Histoire, mon preux ami, n’était qu’avortement ? (…) Gilles : Seul nous sur­vivra notre mys­tère ». Le mys­tère de l’œuvre et de l’homme Mertens n’est-il pas entier au terme de l’entreprise biographique au sens où l’une et l’autre sont inépuis­ables d’autant que Mertens, homme-opéra, nous réserve de nou­velles créa­tions ?

Le mys­tère n’est pas seule­ment entier au sor­tir de la biogra­phie, il est tout entier au cœur de celle-ci. Décrire ce mys­tère, com­ment il naît et com­ment il s’épaissit, c’est cela qui devrait se dégager de l’entreprise. Et ce mys­tère en est d’autant plus un qu’il est au cœur même de la créa­tion artis­tique, lit­téraire en par­ti­c­uli­er, et plus spé­ci­fique­ment romanesque en général. Je ne pense pas avoir beau­coup asséné des affir­ma­tions péremp­toires dans ma biogra­phie de Mertens. J’ai cher­ché à laiss­er libres la lec­trice et le lecteur de se faire leur pro­pre opin­ion à par­tir des élé­ments que j’ai rassem­blés et que je leur soumets.

Quels sont les scènes, les matri­ces et per­son­nages merten­siens qui t’ont mar­qué, hap­pé, dévoré ? Es-tu par­ti de schèmes fon­da­teurs afin de remon­ter de l’œuvre à l’homme ?

Chez Mertens, on ne va pas de l’œuvre à l’homme, ou de l’homme à l’œuvre. Toute ma ten­ta­tive est de mon­tr­er que les fron­tières sont effacées : c’est le fameux ruban de Möbius où une face ne se dis­tingue pas de l’autre. Mertens se con­stru­it, s’invente par­fois sous beau­coup d’aspects : mise en scène de la reven­di­ca­tion de la judéité, réc­it de mis­sions d’observateur judi­ci­aire. Il éla­bore le réc­it de sa vie comme un romanci­er en par­tant d’incidences dont il tire les fils avant de les tiss­er. Et comme en une mise en abyme, son œuvre lit­téraire, romanesque en par­ti­c­uli­er, con­tient davan­tage encore que le reflet de sa vie, mais sa vérité, de façon par­fois éton­nam­ment pré­cise. Tu par­les, Véronique, des per­son­nages qui m’auraient hap­pés. J’ai surtout été frap­pé — davan­tage encore que dans ma lec­ture de l’œuvre qui m’impressionne surtout par son ampleur — par la force avec laque­lle les per­son­nes autour de lui ont été hap­pées par Mertens pour en devenir des per­son­nages de ses romans et de son réc­it de ou sur sa vie. J’emploie, dans la ver­sion numérique, l’image de la toile d’araignée où femmes et hommes entrant dans sa vie et son univers nour­ris­sent ce dernier et son auteur. Une de ses com­pagnes par­le de dévo­ra­tion et de transsub­stan­ti­a­tion. Je te dirais alors qu’il impor­tait pour moi, sauf à per­dre mon intégrité de chercheur et de biographe, de ne pas me faire dévor­er. D’habiter Paris et non Brux­elles, de m’éloigner de mon sujet après nos ren­con­tres, m’y a aidé. Plutôt que d’être dans la toile, il me fal­lait ten­ter d’en tir­er, de l’extérieur, un à un, les fils. Il impor­tait aus­si que Pierre Mertens ne lise pas le texte avant pub­li­ca­tion. Face à Mertens démi­urge, il fal­lait qu’il devi­enne à son tour le per­son­nage d’un réc­it dont il ne maîtri­sait pas la con­struc­tion. Il en pre­nait le risque, tan­dis que je pre­nais celui de me four­voy­er. Aujourd’hui, Mertens est pour moi le per­son­nage d’un livre dont j’ai écrit les dernières lignes et que j’ai refer­mé. Il appar­tient à ses lecteurs et ses lec­tri­ces, seules maîtres et maîtress­es désor­mais de sa sig­ni­fi­ca­tion.

Pierre Mertens : « Ni contradictions ni reniements »

Pierre Mertens

Le Car­net et les Instants : Je par­ti­rai de cita­tions de Kaf­ka, un de tes frères en écri­t­ure. « Dans le com­bat entre toi et le monde, sec­onde le monde » (Jour­nal, 8/12/1917). « Écrire, c’est sauter, bondir hors du rang des assas­sins » (27/01/1922). « Un livre doit être la hache qui brise  la mer gelée en nous » (Let­tre à Oskar Pol­lak, 27/01/1904). Com­ment ta récep­tion, ton com­pagnon­nage avec ces pen­sées ont-ils évolué au fil du temps ?

Pierre Mertens : Je crois que tout part d’une enfance soli­taire. Mes par­ents étaient req­uis par la Résis­tance. Enfant, je me suis tourné vers les livres. Très jeune, j’ai lu La con­di­tion humaine, La voie royale, Les mains sales ; trois fois j’ai relu Madame Bovary. Un jour, je fus affec­té par un rhume des foins qui s’avéra prov­i­den­tiel. Dans la salle d’attente du médecin, deux bib­lio­thèques, une con­sacrée au mou­ve­ment anar­chiste, l’autre à Kaf­ka. Choi­sis­sant un livre au titre tin­ti­nesque, La muraille de Chine, je le lus, y décou­vrant comme une langue étrangère qui me requit tant que je ne sen­tis pas l’arrivée du médecin. Me dis­ant « on dirait que tu es guéri », il me don­na le livre. Kaf­ka a été pour moi la mal­adie et le remède.

Plus tard, La méta­mor­phose a changé ma vie. Loin de me plonger dans le dés­espoir, ce réc­it me rem­plis­sait de grat­i­tude. Kaf­ka, voilà un homme qui a survécu. Il nous lègue des mots pour la vie et non des mots pour la mort. Il par­lait d’un autre monde qu’il évo­quait en me ten­dant les clés d’accès. Les désaveux fréquents dont on le cou­vre aujourd’hui (G. Anders, G. Lukàcs, et un tan­ti­net B. Pin­gaud…) me sur­pren­nent tou­jours. Pour pas­tich­er la for­mule de Sartre, je dirais que Kaf­ka est l’horizon indé­pass­able de la lit­téra­ture. Décrivant la mal­adie, il apporte le remède. Je suis mille fois recon­nais­sant à Bataille d’avoir trou­vé la for­mule car­ac­térisant Kaf­ka : « la puéril­ité par­faite ». Kaf­ka n’est pas un écrivain ésotérique. C’est l’horrible inno­cence du monde qu’il met en mots. C’est pour moi plein d’espoir.

Tu nais pen­dant la guerre ; les adultes ne répon­dent pas à tes ques­tions : l’enfant peut sup­pos­er que la guerre est l’état naturel du monde. Quand j’ai décidé d’écrire, je ne voulais pas être écrivain mais l’écrivain d’une seule œuvre dont le pro­jet était la trilo­gie L’Inde ou l’Amérique, Le niveau de la mer, La fête des anciens, une trilo­gie réu­nie en un seul vol­ume inti­t­ulé Paysage avec la chute d’Icare. La lit­téra­ture, c’était pour moi la tra­duc­tion de l’enfance. La chute d’Icare, le tableau de Brueghel accroché dans le salon mon­trait ce qui se pas­sait dans le monde : le laboureur qui con­tin­ue son tra­vail, le berg­er regar­dant le ciel, Icare tombé dans les eaux… Ce n’est pas la chute d’Icare, c’est Paysage avec la chute d’Icare comme chez Kaf­ka, c’est Paysage après la bataille et non la bataille. J’avais une espèce de con­vic­tion qu’une fois qu’on ces­sait d’être enfant, on entrait dans un monde où la lit­téra­ture per­dait sa sig­ni­fi­ca­tion. Seul un regard puéril peut en ren­dre compte. Je songe à la phrase de Baude­laire, « le génie n’est que l’enfance net­te­ment for­mulée ». À par­tir du moment où on s’éduque, on perd cette vision. La trilo­gie est un roman non pas d’apprentissage, mais de dés­ap­pren­tis­sage. C’est avec les ques­tions de l’enfance qu’on fait un livre, bien plus qu’avec les répons­es de l’adulte, en tout cas, cela vaut pour la fic­tion.

J’ai con­tin­ué d’écrire en faisant le Droit à l’Université Libre de Brux­elles. J’ai fait le droit pour vrai­ment devenir et rester écrivain. L’idée d’étudier le droit inter­na­tion­al s’est imposée d’emblée. J’étais un pas­sager clan­des­tin à bord du droit. C’est ce qui fait que mon pre­mier livre d’« adulte », Les bons offices, est inspiré par le droit. Le per­son­nage s’appelle San­chotte. Il est moitié San­cho, moitié Qui­chotte. Or, au fond, quelqu’un qui est moitié San­cho, moitié Qui­chotte reste encore un enfant. À cause de cette enfance incur­able — Dieu sait si on me l’a reproché —, il ne choisit pas entre les deux camps et, à la fin, dans un désert, il meurt prob­a­ble­ment (bien que cela ne soit pas dit) et finit sur une ques­tion dépourvue de guillemets fer­més : « C’est une ques­tion de vie…

Est-ce que San­chotte est mort ? Je ne le sais tou­jours pas aujourd’hui, ça dépend des jours. San­chotte s’arrête au mot « vie ». Il se ral­lie aux Pales­tiniens mais est ressen­ti comme enne­mi par les deux camps si bien qu’il est broyé. Ce n’est pas qu’il soit neu­tre. Sim­ple­ment, il ne choisit pas entre le paysan, en con­tre­bas du Golan, assiégé par les Syriens et le citoyen de la ville de Kuneitra qui assiste à la destruc­tion de sa ville. De ne pas choisir, il en meurt. La biogra­phie de Jean-Pierre donne à voir cette ques­tion. Jean-Pierre Orban par­le qua­si­ment de con­tra­dic­tions, de reniements dans ma tra­jec­toire. C’est au con­traire la preuve de ma cohérence. J’en suis au même point qu’en 1967. Toute vision manichéenne du con­flit israé­lo-pales­tinien me sem­ble inhu­maine. Je ne l’ai jamais mieux dit que dans Les bons offices à pro­pos duquel, dans sa pré­face, Régis Debray écrit «  On savait depuis Hegel que la tragédie, c’est quand les deux côtés ont rai­son ensem­ble (…) La mort de Hegel s’est donc mise en roman ». Seule une fic­tion peut ren­dre vrai­ment compte de cette his­toire frat­ri­cide. Pour moi, le prob­lème pales­tinien est mort à Oslo. Lit­téraire­ment, ça me hante, non seule­ment dans Les bons offices mais aus­si dans Peras­ma. Dans Peras­ma, a lieu une chose que la cri­tique n’a pas relevée : l’homme se rend à deux endroits au Moyen-Ori­ent : Gaza et Yad Vashem. Le per­son­nage vit un pre­mier amour avec la jeune femme. Il s’agit d’une sorte de voy­age ini­ti­a­tique. Il la laisse décou­vrir seule ce que doit être une terre deux fois promise. L’homme de fic­tion n’est ni avo­cat ni juge, ni surtout pro­cureur. Le romanci­er est celui qui donne davan­tage d’épaisseur de mys­tère à la fin qu’au début. Tout biographe est, par­fois mal­gré lui, une instance de juge­ment, voire franche­ment un tri­bunal.

Par­ler de reniements, de con­tra­dic­tions quand on a écrit Les bons offices, Peras­ma, c’est déraisonnable. Si j’ai con­tin­ué d’écrire après Les bons offices, je le dois en grande par­tie au fait qu’il y a des choses comme le con­flit israé­lo-pales­tinien. Seule la fic­tion me paraît pou­voir en ren­dre compte. Prenons Terre d’asile. Jaime Morales est un exilé chilien qui retrou­ve à Brux­elles le même sort que beau­coup de ses com­pa­tri­otes idéologique­ment repérables (com­mu­nistes, allendistes…). Mais Jaime Morale n’est rien de tout ça. C’est un homme ordi­naire sans con­science poli­tique. Pour­tant, il a été tor­turé et con­damné à l’exil. Dans une dic­tature, on peut être tor­turé même si l’on n’a rien fait pour la com­bat­tre. Le pou­voir mon­tre son vrai vis­age : il broie des inno­cents par­faits.

L’erreur, l’errance de Got­tfried Benn, « cocu­fié par l’Histoire » dis-tu à Danielle Bajomée (Pierre Mertens, l’ar­pen­teur), la faute de Léopold III, les gouf­fres intérieurs et les crimes de Gilles de Rais, tes nom­breux per­son­nages en proie à une fêlure secrète… tu as sou­vent inter­rogé le jeu d’échos entre dis­lo­ca­tion de l’intime et fra­cas d’une His­toire qui sort de ses gonds comme le temps pour Ham­let. Pour­rait-on te définir comme un romanci­er en état d’alerte, aux aguets, don­nant vie à des êtres alar­més ?

Je suis frap­pé qu’après être passés par une époque où on s’intéressait plus aux vic­times qu’aux coupables, beau­coup de livres aujourd’hui s’attardent plus volon­tiers sur les coupables. À tel point que le coupable est présen­té dans toute sa com­plex­ité, ses ambiguïtés alors que beau­coup de vic­times sont décrites comme par­faite­ment incon­sis­tantes. Il s’agit d’un tour­nant étrange et un peu inquié­tant. Soumis­sion de Houelle­becq et un peu Les bien­veil­lantes de Lit­tell, sont des exem­ples de ce phénomène.  Pour ma part, je fais le chemin inverse. Davan­tage qu’avant, je décou­vre que le par­don peut ne pas advenir et que le mot-clé qui relie la lit­téra­ture et le droit, c’est plus que jamais l’imprescriptibilité. Je n’ai pas beau­coup de sym­pa­thie pour les belles âmes qui, aujourd’hui, ont le par­don si facile pour des crimes dont elles n’ont pas été elles-mêmes vic­times. Ce n’est pas un hasard que parais­sent la même année, en 1974, Les bons offices et L’imprescriptibilité des crimes de guerre et con­tre l’humanité.

Par­mi tes leit­mo­tive, pris dans le sens musi­cal du terme, on pointe celui du naufrage et du salut, de la crise et d’une riposte à cette dernière. Davan­tage que creuser le « qui perd gagne » de Sartre, n’explores-tu pas le « qui gagne perd ? ».

C’est sou­vent vrai. Prenons le cas de Benn dans Les éblouisse­ments et celui de Léopold III dans Une paix royale. Avant que Les éblouisse­ments ne soit achevé, j’ai écrit pour la revue Le genre humain de Mau­rice Olen­der (n° 16/17) un texte, « Le vision­naire aveuglé ». Appor­tant un éclairage his­torique, je m’attarde plus sur la grav­ité de la faute que je ne le fais dans le roman. Entre Pasoli­ni et moi, Benn fut l’objet de dis­cus­sions, Pasoli­ni con­tin­u­ait de le détester. Par con­tre, ce n’est pas éton­nant que le Groupe 47 ait absous Benn, et lui seul, jusqu’à un cer­tain point. Botho Strauss m’a félic­ité de traiter Benn : comme il était dif­fi­cile pour un Alle­mand ou un Français d’en par­ler, seul un Belge pou­vait le faire !!! Benn, à la dif­férence de la généra­tion de Thomas Mann, com­met le péché irré­para­ble. Alors que je devais faire pass­er des exa­m­ens à l’ULB, je me plonge dans la lec­ture de Dou­ble vie de Benn (trad. d’Alexandre Vialat­te, Minu­it, 1954). J’arrivai en retard et m’en excu­sai auprès de mes étu­di­ants ; j’ai immé­di­ate­ment su que j’écrirais sur Benn, un roman et non pas un essai. Benn a écrit sous pseu­do­nyme vingt-deux poèmes anti-hitlériens d’une ter­ri­ble vir­u­lence. Les nazis ne l’aimaient pas, Goebbels le détes­tait comme il exécrait les expres­sion­nistes traités de « porcs dégénérés ». Si le mot « rédemp­tion » a un sens, c’est bien dans le cas de Benn qui ne s’est en out­re pas livré à la facil­ité de l’autocritique, laque­lle me fait sou­vent penser à la phrase de Keuner chez Brecht  «  je pré­pare ma prochaine erreur »(His­toires de mon­sieur Keuner).

En ce qui con­cerne Léopold III, ce qui l’absout en par­tie, c’est l’abdication, laque­lle préser­va des vies, et le fait qu’il devint un grand eth­no­logue. Dans « L’ami de mon ami », j’évoque l’histoire de quelqu’un qui va inter­roger une vic­time de la Grèce des colonels. Las de répon­dre aux jour­nal­istes, la vic­time qui fut tor­turée, sug­gère d’interroger un autre homme que lui. Sans le savoir, le reporter est envoyé vers un des bour­reaux. Pourquoi l’envoie-t-il chez un de ses anciens bour­reaux ? Pré­cisé­ment parce que celui-ci le ménageait quelque peu. Parce que pour devenir bour­reau, ce dernier avait d’abord été tor­turé. Le sys­tème de la Grèce des colonels con­sis­tait à fab­ri­quer des bour­reaux en com­mençant à les tor­tur­er. Cet homme tor­tion­naire révèle la nature du régime dans la mesure où il a lui-même subi la pire des dégra­da­tions.

Dans son analyse des Bons offices, qui devien­dra la pré­face de la deux­ième édi­tion (et qui se clô­ture sur « La mort de Hegel s’est mise en roman »), Régis Debray écrit qu’au tra­vers du roman l’auteur se recon­stitue un corps mys­tique, de gloire. La biogra­phie que Jean-Pierre Orban te con­sacre, la pre­mière sur toi, exerce-t-elle sur toi un effet de remem­bre­ment, de recom­po­si­tion ? Un ver­tige ? Un boule­verse­ment dynamisant ?

Sa biogra­phie est un livre que je ne pour­rai jamais relire deux fois de la même façon. Autant j’ai été privé du droit de la con­sul­ter durant sa genèse, autant je la reli­rai, non par fatu­ité ou par com­plai­sance, mais parce que je suis con­damné à ne lire jamais deux fois sem­blable­ment le même livre. Tan­tôt je m’y recon­naî­trai, tan­tôt pas du tout. Si on résume le reg­istre de la biogra­phie, qui plus est d’un homme vivant, c’est un genre « improb­a­ble » pour utilis­er un mot à la mode. Dans L’idiot de la famille, Sartre dit de Flaubert : « on entre dans un mort comme dans un moulin ». Que faut-il dire alors lorsqu’on entre dans un vivant ? J’ai presque envie de dire qu’on en sort enfar­iné. Pour­tant, s’il est un défaut que je déteste, c’est l’ingratitude. Je ne risque pas dès lors de man­quer de recon­nais­sance. Comme l’écrit Char, « Dans mon pays on remer­cie ». Mais, je m’étonne d’avoir pris un tel risque. Si c’était à refaire, je ne le referais pas. Mais j’aurais tort…

Ce que je dois à Jean-Pierre Orban, c’est aus­si et surtout la redé­cou­verte d’un man­u­scrit, le « roman améri­cain ». Je vais faire un rap­proche­ment inat­ten­du. Une des fiertés de ma vie, c’est d’avoir redé­cou­vert un man­u­scrit de Paul Gadenne, Les hauts-quartiers, d’avoir con­va­in­cu Claude Durand au Seuil de le rééditer. J’en ai écrit la pré­face. Je suis un admi­ra­teur de ces écrivains tombés dans l’oubli d’avoir été en marge de deux mou­ve­ments, l’existentialisme et le Nou­veau Roman. Une série d’écrivains majeurs a été ain­si oblitérée, P. Gadenne, A. Vialat­te, R. Guérin, H. Calet, L. Guil­loux… Ayant décou­vert un man­u­scrit de Gadenne à la bib­lio­thèque Doucet, apprenant que la  veuve de Paul Gadenne vivait dans le Sud, j’ai écrit à une soix­an­taine de mairies du Sud de la France afin de la retrou­ver. J’ai obtenu une réponse d’une femme rési­dant à Agen. C’était Yvonne Gadenne qui m’a accueil­li chez elle et me con­fia le man­u­scrit Les hauts-quartiers.

J’ai tou­jours rêvé que cela m’arrive et cela s’est passé avec Orban. Il demeure chez moi afin de pren­dre des pho­tos de man­u­scrits. Je me sou­viens de l’existence d’un man­u­scrit, un road movie méta­physique, que j’avais aban­don­né et lui mon­tre le texte. L’écriture de Per­dre m’avait entraîné à délaiss­er l’achèvement du « roman améri­cain ». De retour chez moi, Orban plongé dans la lec­ture, me dit « il faut pub­li­er ceci, l’achever puis le sor­tir ». Sans lui, le livre serait resté enfoui à jamais. Certes, comme dit Niet­zsche, « Il ne faut écrire que ce qui vous est indis­pens­able ». Mais je pense qu’il faut à l’écrivain un inter­locu­teur qui tra­verse la route au bon moment.

Juriste, tu es l’auteur d’un ouvrage décisif sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre nazis. Peux-tu revenir sur la décou­verte tar­dive de ta judéité d’une part et d’autre part expliciter le lien en intéri­or­ité qui noue ton écri­t­ure et ton engage­ment poli­tique et éthique ?

Je n’aime pas le mot « engage­ment ». Je ne suis pas pour autant anti-sar­trien ! Je rends grâce à Sartre d’avoir eu cette for­mule si juste : « Ne jamais oubli­er qu’avant d’être une idéolo­gie, l’antisémitisme est une pas­sion ». Un jour, j’étais à Paris avec Pasoli­ni, lequel avait eu ren­dez-vous avec Sartre. Pasoli­ni s’étonnait que Sartre par­le de lui comme d’un Genet ital­ien alors que Pasoli­ni n’avait aucune affinité avec l’œuvre de Genet. Quand je lui demandai ce que représen­tait l’engagement, Pasoli­ni m’a répon­du : un signe qu’on a été engagé, c’est le nom­bre de procès que l’on a essuyés. À la lim­ite, lui et même Flaubert appa­rais­saient davan­tage engagés que Sartre. Les grands engagés le sont sans le savoir. On peut l’être à sa pro­pre stu­peur. Je pense à Flaubert, à Proust qui a écrit des pages déci­sives sur l’affaire Drey­fus.

Par bon­heur, je n’ai eu que deux procès, l’un avec Une paix royale, l’autre avec Bart De Wev­er. Ça ne fait que décu­pler mon admi­ra­tion pour Mal­raux ; il n’y a pas eu d’homme plus attaqué qu’il ne le fut. Cur­tis Cate a ren­ver­sé ce courant des biogra­phies malveil­lantes. Après lui, on a eu droit aux biogra­phies de Lacou­ture, de Lyotard. Il ne faut pas oubli­er que Mal­raux est l’auteur de la for­mule « le mis­érable petit tas de secrets ». À mes yeux, l’écrivain le plus engagé de tous les temps, c’est Kaf­ka. Avant 1924, Kaf­ka annonce Auschwitz. Or, sou­vent, un lanceur d’alerte est tenu pour respon­s­able du mal qu’il dénonce comme Attali l’a analysé. C’est exacte­ment ce qui s’est passé avec Kaf­ka. Songeons aux accu­sa­tions de Gün­ther Anders. Kaf­ka se con­tenterait d’être prophète, sans s’engager dans les faits. N’est-ce donc pas assez d’être vision­naire ?

En ce qui con­cerne ta ques­tion sur la judéité, com­ment ne serait-ce pas impor­tant d’apprendre son iden­tité (je par­le d’identité et non d’appartenance) quand on a écrit une thèse sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre en tant qu’« aryen » et que, par la suite, on se décou­vre juif ? Il se fait que je me suis sen­ti juif très tôt, « peu à peu qu’aussitôt » selon l’expression de Faulkn­er (Le bruit et la fureur). Au niveau des réac­tions, deux extrêmes se sont dess­inés. On m’a reproché d’être un juif hon­teux pour ne pas l’avoir dit avant et on m’a accusé d’usurper une iden­tité à laque­lle je n’aurais pas droit. Il est impor­tant pour moi de le savoir car cela donne une cohérence à des ques­tions que je me suis tou­jours posées et au fait que la Shoah soit l’événement his­torique qui m’a le plus impres­sion­né. L’identité juive m’a été révélée en deux temps. D’abord, durant la guerre, par ma mère qui cachait des Juifs. Ensuite lorsque, tar­di­ve­ment, ma mère me l’a appris. La Shoah, j’en ai con­nu l’ampleur en 1956 à cause d’une ren­con­tre avec Jacques Rozen­berg. Directeur de la médiathèque de Brux­elles. Alors que je remar­quais le matricule sur son bras, il prit le temps de me racon­ter. Musi­cien, il a été sauvé par la musique, devant jouer pour les nazis. Après la guerre, après la marche de la mort, il a désavoué le vio­lon et a choisi la pein­ture. J’ai rédigé la pré­face d’un cat­a­logue. J’ai com­pris bien plus tard pourquoi ma mère ne se revendi­quait pas comme Juste. Elle se méfi­ait aus­si un peu de l’écrivain en devenir, pen­sait que l’heure n’était pas encore venue, a fini par me révéler ma judéité. Cela éclaircit des mys­tères que je nour­ris­sais sur mon iden­tité. Quant à insin­uer que la décou­verte de ma judéité aurait provo­qué un revire­ment poli­tique par rap­port à Israël, je trou­ve cela déplacé, même insul­tant. Sep­tem­bre noir, Sabra et Chati­la, ce ne sont pas les Israéliens qui les ont per­pétrés. Les graves inci­dents sur­venus aux Jeux Olympiques de Munich m’ont fait hor­reur. Je suis totale­ment pour les deux camps mais cela change for­cé­ment en fonc­tion de l’actualité. Par­ler de revire­ments soudains est déplacé car, sur l’essentiel, je ne varie pas. Mais com­ment nour­rir des espoirs de réc­on­cil­i­a­tion avec les pro­tag­o­nistes actuels au pou­voir dans les deux camps ? C’est impos­si­ble. Traiter de rené­gat quelqu’un qui souhaite la coex­is­tence des deux peu­ples est para­dox­al. C’est dans mes fic­tions que je suis le plus clair là-dessus, Les bons offices, Peras­ma.

Il est un texte auquel Jean-Pierre Orban observe que je me réfère volon­tiers pour soutenir que l’homme de fic­tion détient tou­jours, en quelque sorte, le dernier mot et emporte seul son secret : « Le motif dans le tapis » d’Henry James, qu’aucun enquê­teur n’élucide jamais tout à fait. J’évoquerais plus volon­tiers encore « La let­tre volée » de Poe, qui peut, à la lim­ite, échap­per à l’observateur… J’aime à le répéter : il s’agit moins pour le romanci­er de divulguer, à la fin, la clé de l’énigme que de tourn­er le soi-dis­ant mot de la fin en énigme, lais­sant le lecteur à de plus rich­es inter­ro­ga­tions.

Véronique Bergen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 201 (2019)