Laurent de Sutter, philosophe électrique

Laurent_de_Sutter_at_Hotel_Metropole,_Summer_2012

Par Lau­rent De Sut­ter — Tra­vail per­son­nel, CC BY-SA 4.0

Ouvreur de l’être, de la rai­son, de la loi, de tout ce qui nous enserre, à quar­ante-trois ans, le philosophe Lau­rent de Sut­ter a déjà une œuvre con­sid­érable d’éditeur et d’écriveur. Écriveur ou écrivain ? Dans cet entre­tien, une réponse s’esquisse. On y décou­vre la face cachée de son tra­vail : l’écriture comme par­tie inté­grante de son mode pro­duc­tif de pen­sée. Une pen­sée vive, rapi­de, con­nec­tée qui s’abreuve aus­si bien aux aven­tures des super­héros, au striptease qu’à l’histoire mon­di­ale du droit et aux réseaux soci­aux. Avec ses livres sur Gre­ta Thun­berg et William Bur­roughs, il clôt la pre­mière phase de son œuvre, « objets » pour entamer la sec­onde, « Propo­si­tions ».

Je me suis toujours arrangé pour ne pas persévérer

Je suis un pur pro­duit de la haute bour­geoisie brux­el­loise, religieuse, mil­i­taire. Essen­tielle­ment fla­mande, ma famille est cepen­dant fran­coph­o­ne. Aucun de mes par­ents n’a été éduqué en fla­mand, mes grands-par­ents par­laient en français entre eux. Les rela­tions à la Flan­dre, à la cul­ture et à la langue fla­man­des ont tou­jours été très com­pliquées. J’ai reçu l’éducation bour­geoise dans toute sa splen­deur : école catholique (le col­lège Don Bosco), scoutisme, ral­lyes, appren­tis­sage de la musique, du ten­nis. Si j’obéissais à ce qu’on me demandait, je m’arrangeais tou­jours pour ne pas per­sévér­er. On me forçait à appren­dre le ten­nis, je ne m’y tenais pas ; on voulait que j’étudie le piano, je préférais la bat­terie ; que je par­ticipe à des ral­lyes pour que je ren­con­tre des princess­es de machin et des comt­esses de bid­ule, à la place, je me sauvais et me saoulais… Bref cela n’a vrai­ment pas été un suc­cès…

Ma culture, pour ce qu’elle vaut, je l’ai fabriquée un peu tout seul

Comme toutes les bour­geoisies, la bour­geoisie d’où je viens a une rela­tion para­doxale à la cul­ture et aux let­tres. La cul­ture fait par­tie de son pack­age mais elle reste rel­a­tive­ment super­fi­cielle. Du côté de mon père, l’inscription cul­turelle est plus forte car plusieurs de mes aïeuls ont tra­vail­lé dans le secteur musi­cal : mon arrière-grand-père comme directeur d’académie, mon grand-père comme cri­tique et admin­is­tra­teur du con­cours Reine Elis­a­beth. Un de mes grands-oncles, Ignace de Sut­ter, com­po­sait des hymnes religieux. On lui doit aus­si un chant nation­al­iste fla­mand très con­nu, Lied van mijn Land, encore chan­té au pèleri­nage de l’Yser. Ma mère tenait davan­tage aux valeurs de cul­ture que mon père, qui, vis­i­ble­ment, a fait un rejet. À force d’entendre, toute la journée, de la musique clas­sique dans l’appartement de ses par­ents, il ne jurait que par Fats Domi­no, Elvis Pres­ley… Ma mère nous a poussés, mes frères et moi, à pra­ti­quer la musique. Elle nous emme­nait voir des expo­si­tions, des musées, les églis­es lorsque nous voy­a­gions. Mais cette rela­tion à la cul­ture n’était pas mue par un désir pro­fond, véri­ta­ble. À aucun moment, cet intérêt ne se trans­for­mait en néces­sité, en tra­vail d’exploration où l’un d’entre nous aurait été jusqu’au bout de quelque chose. De sorte que ma cul­ture, pour ce qu’elle vaut, je l’ai fab­riquée un peu tout seul. Je ne rece­vais pas d’aide matérielle pour appro­fondir, dépass­er ce que nous fai­sions ensem­ble. Mon par­cours, dans le domaine des let­tres et de la cul­ture, a été déter­miné par les bib­lio­thèques des com­munes à facil­ités de la ban­lieue brux­el­loise que je fréquen­tais et où il n’y avait rien d’exhaustif, de représen­tatif. J’en ai fab­riqué une cul­ture de bric et de broc, mais qui n’était pas inin­téres­sante puisqu’à la fois j’y ai décou­vert Qu’est-ce que la philoso­phie ? de Deleuze et Guat­tari, Le Trac­ta­tus de Wittgen­stein ou La con­di­tion post­mod­erne de Lyotard. À côté, je lisais les romanciers améri­cains du moment, Don DeLil­lo, Paul Auster, des auteurs pub­liés par Actes Sud, Gon­za­lo Tor­rente Ballester, Cees Noote­boom… Je lisais aus­si beau­coup de poésie, de théâtre, de sci­ence-fic­tion et plus par­ti­c­ulière­ment du space opera. C’est seule­ment après que j’ai rapiécé cette cul­ture afin qu’elle devi­enne une carte un peu plus util­is­able pour me repér­er dans les mas­sifs de la créa­tion.

La philosophie, telle qu’elle se présente naturellement, spontanément, contient une forme de violence presque impérialiste

D’une cer­taine manière, j’ai tou­jours été l’emmerdeur récal­ci­trant à faire les choses comme il faut. Peut-être que cela vient de la place que j’occupais dans ma famille, peut-être aus­si de mon par­cours uni­ver­si­taire un peu bizarre, que j’ai fait par faib­lesse men­tale, par absence de désir authen­tique et parce qu’on m’y a poussé. J’ai vomi ces études de la pre­mière à la dernière minute mais je n’étais pas suff­isam­ment médiocre pour m’en faire jeter de manière délibérée. Je les ai donc finies. Je suis doc­teur en droit alors que je n’ai jamais voulu l’être, d’une cer­taine manière. Comme je ne me sen­tais pas bien dans ces études, tout ce que je fai­sais était con­tre, con­tre une cer­taine idéolo­gie juridique, un cer­tain rap­port des juristes et surtout des pro­fesseurs à leur objet. Cela a con­tin­ué quand j’ai écrit mes pre­miers livres. J’avais un rap­port tout aus­si con­trar­ié à la philoso­phie. Je n’avais pas envie d’adopter la forme canon­ique. Je trou­ve que la philoso­phie, telle qu’elle se présente naturelle­ment, spon­tané­ment, con­tient une forme de vio­lence presque impéri­al­iste. Elle con­sid­ère ses formes comme les seules capa­bles de dire le vrai. Ces dernières années, j’ai été mar­qué par les formes venues de la nar­ra­tive non fic­tion améri­caine, qui me parais­sent pou­voir désax­er les automa­tismes. J’essaie d’écrire en préser­vant l’électricité men­tale. La forme doit emporter, être labile. Je suis très con­tent quand des gens me dis­ent qu’ils ont lu mes livres en une seule fois. On plonge dans un ouvrage, on en sort et peut-être que l’on en tire quelque chose, ou peut-être pas. Ce n’est pas très grave. Cette idée de la nar­ra­tion et de son inscrip­tion à l’intérieur d’un tis­su de faits his­toriques, soci­ologiques ou autres m’importe beau­coup. Après, cela peut chang­er parce que cette forme, ce défaut de posi­tion qui est le mien, ce refus de m’inscrire dans la place du juriste, dans celle du philosophe qui trôn­erait ou celle de l’écrivain qui déploierait sa plume créent des malen­ten­dus, je crois.

J’essaie de rajouter des plis à l’intérieur de ce qui nous semble étale

Ce que je cherche à faire, c’est de con­trari­er le ressasse­ment, la sat­is­fac­tion très com­préhen­si­ble que nous avons tous à retomber sur ce que nous savons déjà. Même si cela rend moins com­mode la récep­tion, j’essaie de com­pli­quer, comme le pro­po­sait Deleuze, à savoir de rajouter des plis à l’intérieur de ce qui sem­ble étale. Je le fais non pour le plaisir d’embêter le monde ou embrouiller la vie des gens mais, pré­cisé­ment, pour ten­ter de respir­er là où les choses sont irres­pirables. Ce moment où l’on n’aurait qu’à essay­er un mot de passe et croire avoir tout com­pris m’angoisse. Aus­si, à chaque fois, je tente d’introduire à l’intérieur d’un jeu réglé une pos­si­bil­ité qui ne fait pas par­tie des règles de ce jeu, qui n’est pas ordon­nancée par les axes en abscisse et ordon­née de l’espace cartésien où cha­cun va dépos­er ses choses. J’aime beau­coup le con­cept du regard par l’axe dévelop­pé par Slavoj Žižek. La tra­di­tion philosophique et essay­is­tique, et plus large­ment la tra­di­tion de la pen­sée occi­den­tale, est celle du regard de face. Elle a pro­duit toute une série d’effets dans le domaine de la sci­ence, de l’esthétique, dans d’autres domaines aus­si ; on pour­rait lui en ajouter une autre : la général­i­sa­tion du regard de biais.

On a besoin d’un moment formel dans le domaine de la pensée, de l’écriture

Je crois que l’on est à un moment-clé de notre his­toire. Peut-être que je ressens cela sim­ple­ment parce que je suis occupé à le vivre, ce moment, un moment-clé de plus à l’intérieur d’une his­toire qui ne serait con­sti­tuée que de moments-clés, en quelque sorte. Il est devenu très com­pliqué dans le domaine des let­tres, de l’essai, de l’écriture, de la pen­sée de con­tin­uer à fonc­tion­ner comme on l’a fait jusques et y com­pris aux moments les plus expéri­men­taux des années 1960–1970 avec Lacan, Barthes, Der­ri­da… Nous avons besoin d’une réflex­ion de fond sur les formes de la pen­sée. De manière assez symp­to­ma­tique, on sent des bougés, des formes, on sent que des néces­sités, notam­ment de nar­ra­tion, appa­rais­sent. Cela se remar­que dans l’écriture de Vin­ciane Despret ou d’Isabelle Stengers, ou en France, dans le tra­vail de fig­ures plus éloignées de l’Université comme Pacôme Thielle­ment. Des fils sont tirés en direc­tion de la fic­tion, d’autres manières de se présen­ter comme auteur, de racon­ter les idées, d’argumenter, soit dit entre guillemets, se font jour. Mais il existe des résis­tances, spé­ciale­ment dans la pen­sée française con­tem­po­raine et dans l’Université, et c’est là un symp­tôme de ce que nous vivons un moment cri­tique. Cela passe notam­ment par une défense néo­clas­sique, si j’ose dire, du style argu­men­tatif. Il faudrait retra­vailler comme on le fai­sait à l’époque de Vic­tor Cousin, dans la grande philoso­phie française du 19e siè­cle, très uni­ver­si­taire. Ce retour à l’argumentation revêt une forme para-ana­ly­tique inspirée de la philoso­phie ana­ly­tique anglo-sax­onne mais égale­ment une forme un peu étrange, une sorte de phénoménolo­gie un peu pieuse qui a un poids assez gigan­tesque. Je ne me sens con­cerné par aucune de ces deux pos­si­bil­ités. Ce moment formel dont on a besoin dans le domaine de la pen­sée, de l’écriture peut par­fois s’avérer décep­tif. Par exem­ple, je sais que très peu de gens seraient prêts à recon­naître le car­ac­tère lit­téraire de mon écri­t­ure. Pour­tant, je tra­vaille beau­coup à la ren­dre sans aspérités. Elle est basée sur un principe général de flu­id­ité, de pro­grès, de vitesse, avec des embranche­ments et des enchaîne­ments qui seraient autant d’accélérateurs. Il y a beau­coup d’enjeux, de dif­fi­cultés, de choses à dépli­er quand on par­le de la pen­sée aujourd’hui.

Si la porte est ouverte, alors allons voir ce qu’il y a derrière

Face aux ten­ta­tives de recon­sti­tu­tion de formes dox­iques dans le style, dans le respect un peu servile du rap­port au monde, dans des ten­ta­tives qui se man­i­fes­tent sous des formes poli­cières for­mu­lant des inter­dits, du bien, du mal, il faut tra­vailler encore et encore notre héritage pour com­pren­dre jusqu’où se dis­simu­lent les néces­sités presque mécaniques de cette police, saisir pourquoi elle nous vient aus­si naturelle­ment et aus­si facile­ment. Je con­tin­ue à penser que c’est un tra­vail de salubrité si pas publique, au moins pour moi-même. J’ai besoin de m’expliquer pourquoi lorsque je vois le mot « rai­son », j’ai l’impression que quelqu’un veut me faire faire quelque chose dont je n’ai pas envie. Pourquoi quand je lis le mot « être », quelqu’un veut me faire être quelque chose dont je n’ai pas envie. On me demande par­fois : si vous dites cela, ne court-on pas le dan­ger de ? n’y aurait-il pas le risque de ? ne serait-ce pas la porte ouverte à ? Mais si la porte est ouverte, alors allons voir ce qu’il y a der­rière. Courir un risque, c’est mieux que de le for­clore, au moins apprend-on quelque chose, décou­vre-t-on ce qui se passe dans le monde et que l’on ne peut ignor­er. J’aimerais bien restituer à la pen­sée son dan­ger, son car­ac­tère expéri­men­tal, risqué, non-assuré, gra­tu­it, intem­pes­tif, out­ranci­er. Évidem­ment cela provoque par­fois des sit­u­a­tions de back­lash. Si des lecteurs adhèrent ou suiv­ent mes pub­li­ca­tions, cer­tains les détes­tent pro­fondé­ment et con­sid­èrent que c’est n’importe quoi, pré­cisé­ment parce que je refuse de don­ner les preuves de légitim­ité qui per­me­t­traient de faire croire que mes inter­pré­ta­tions, mes idées sont par­faite­ment fondées, solides, blind­ées. Je les avance très vite et elles pren­nent sou­vent une forme apho­ris­tique. J’ai un gros prob­lème avec les esprits nuancés, pondérés, avec les philosophes qui essaient de peser la chèvre et le chou, ceux dont on sent qu’ils sont pénétrés, au plus pro­fond d’eux-mêmes, par la volon­té de dire le vrai.

L’idée de culture dans laquelle on serait englué, engoncé me dégoute

Au Cen­tre Wal­lonie-Brux­elles à Paris, je pilote un cycle de ren­con­tres inti­t­ulé « Bel­gian The­o­ry ». Cet inti­t­ulé est très belge, ironique, calqué sur la French The­o­ry créée par les uni­ver­si­taires améri­cains. L’histoire de l’essai, de la philoso­phie et de la pen­sée en Bel­gique est très mal doc­u­men­tée. Aujourd’hui, une généra­tion venant de l’ULB et de l’ULg sem­ble peut-être plus con­sciente que celle de ses maîtres, de ses pro­fesseurs, de la cir­cu­la­tion des idées, de la manière dont elles se fomentent ailleurs. Elle tente des expéri­ences qui n’ont pas voca­tion à rester provin­ciales, si j’ose dire. Cela peut pren­dre des formes très pop­u­laires, je pense à Pas­cal Chabot, François De Smet, ou des formes beau­coup plus exigeantes, Vin­ciane Despret en est l’exemple le plus remar­quable, et il y en a d’autres. Est-ce que cela peut faire une école, un style, une forme ? Je ne sais pas.

Dans mon cas, la ques­tion de la Bel­gique ou de la bel­gi­tude a tou­jours été très com­pliquée. Je n’ai jamais accep­té le fait d’être belge. J’ai fui la Bel­gique, et spé­ciale­ment Brux­elles, une pre­mière fois en 2001 pour finir mes études en France, une deux­ième fois quand j’ai ren­con­tré ma petite amie de l’époque. Je me suis instal­lé à Paris et j’y suis resté pen­dant des années, très con­tent de ne jamais enten­dre par­ler de la Bel­gique. J’étais heureux en France, j’y ai été très bien accueil­li. C’était aus­si le mir­a­cle des pre­mières mes­sageries, des pre­miers forums, avant les réseaux soci­aux. On pou­vait con­tac­ter directe­ment les gens.

Arrivé à Paris, j’ai été très frap­pé par le livre Matrix : machine philosophique conçu par un col­lec­tif de nor­maliens, Elie Dur­ing, Patrice Manigli­er… sous le patron­age d’Alain Badiou. Il pou­vait incar­n­er quelque chose comme la pop philoso­phie telle que je l’admirais déjà à l’époque. J’ai écrit à Elie Dur­ing pour lui pro­pos­er une philoso­phie des musiques pop. Je l’ai ren­con­tré et il m’a fait ren­con­tr­er d’autres per­son­nes. Et ain­si je me suis retrou­vé embri­gadé dans le col­lec­tif Fresh Théorie qui a été impor­tant pour le renou­velle­ment de la pen­sée à Paris. J’ai trou­vé cet accueil remar­quable car en Bel­gique il m’était impos­si­ble de dis­cuter avec qui que ce soit. Cha­cun fai­sait les choses dans son coin. Il n’y avait pas moyen de con­stru­ire de straté­gies, de plans, de têtes de pont, d’accéder à des formes de médias, je me sen­tais com­plète­ment isolé. Du fait de mon milieu bour­geois, catholique, je ne ren­con­trais sans doute pas les bonnes per­son­nes alors qu’à Paris, c’est par­ti très vite. Je ne dirai jamais que je suis fier d’être belge, je n’ai pas non plus le rêve d’être français. L’idée de nation me paraît com­plète­ment absurde, l’idée de cul­ture dans laque­lle on serait englué, engoncé me dégoute. Une vie se con­stru­it en fonc­tion de ce qu’elle n’a pas fait, de ce qu’elle peut devenir et non pas en fonc­tion de ce qu’elle a eu, de ce qui l’a déter­minée, ce que Deleuze et Guat­tari appelaient papa-maman. Ce sont des don­nées, et les don­nées soit on les ressasse, soit on les déplace. Je suis du côté du déplace­ment.

Mon cerveau doit être excité, le partage productif

Dans le domaine de la pen­sée, j’ai tou­jours cru aux ver­tus du col­lec­tif. Non pas le col­lec­tif avec un pro­gramme com­mun sous lequel on sign­erait tous mais le col­lec­tif comme forme d’espace. Il y a une dimen­sion ouverte­ment stratégique dans l’idée de col­lec­tif. Je souhaite d’ailleurs que les col­lec­tions « Per­spec­tives cri­tiques » que je dirige aux Press­es uni­ver­si­taires de France et « The­o­ry redux » chez Poli­ty Press soient des out­ils poli­tiques et stratégiques. J’ai ten­dance à les con­sid­ér­er comme une famille élargie, d’élection avec des choix de désir. Du désir qui passe évidem­ment par une forme d’électricité théorique. Mon cerveau doit être excité, le partage pro­duc­tif. Je ne veux pas forcer à la créa­tion d’une nou­velle doxa même si je pense sincère­ment qu’il est temps que ma généra­tion exprime directe­ment, et cela vaut pour moi aus­si, l’endroit où elle se situe et ce qu’elle est en train d’apporter à la pen­sée. Il ne faut pas rester entre ini­tiés.

Et si on pouvait inventer une raison indigne

J’ai écrit vingt-deux livres. Ce qui est beau­coup. Vingt-deux livres qui par­tent dans tous les sens. Qui étab­lis­sent une car­togra­phie ency­clopédique frag­men­taire et lacu­naire du con­tem­po­rain et le font depuis le point de vue des objets : les pilules chim­iques, les films pornographiques ou de pirates, les textes de tel auteur… Je crois que nous n’avons pas beau­coup d’importance. Et quand on prend du temps à observ­er, regarder, lire, com­pren­dre une chose, c’est parce que cette chose est, elle, impor­tante. Avec mes livres, j’ai déployé un cat­a­logue de l’affirmation de la con­fi­ance dans le bazar du monde, plus intel­li­gent que nous. Si on veut en tir­er quelque chose, il faut à la fois appren­dre à recon­naître cette intel­li­gence, se met­tre à son écoute, pour ensuite dériv­er avec elle et être entraîné à faire quelque chose. J’ai ain­si for­mulé, au fil de mes livres, une série de propo­si­tions, de « Et si », comme dans les jeux d’enfants. Et si on pou­vait inven­ter une rai­son indigne. Et si le ciné­ma pornographique nous appre­nait quelque chose sur le désir plutôt que de pré­ten­dre tou­jours le con­traire. Et si c’était dans les films que s’affirmait la vérité de la police et non dans les études soci­ologiques, con­traire­ment à ce qu’affirment les soci­o­logues. Et si, et si. Main­tenant que j’ai posé toutes ces ques­tions, j’ai envie de faire l’épreuve de leurs hypothès­es.

Tous mes textes, avant d’être écrits, sont calculés

Si dans mes prochains livres, je compte entamer un tra­vail plus abstrait que dans les précé­dents, je main­tiendrai les modal­ités formelles que j’ai mis­es en place, héritées de l’Oulipo, afin de con­serv­er l’idée de vitesse qui m’est très chère. Tous mes textes, avant d’être écrits, sont cal­culés. En fonc­tion de ce que l’éditeur veut, j’ai un cer­tain nom­bre de signes, que je divise en chapitres de longueur absol­u­ment égale, qui sont partagés en sec­tions de longueur absol­u­ment égale. Même les phras­es sont toutes de longueur absol­u­ment égale. Ce cal­i­brage des phras­es ne se remar­que pas car que j’ai une ponc­tu­a­tion non-con­formiste, notam­ment par l’usage du tiret. Ces con­traintes m’aident à penser, à aller plus loin que là où je voulais aller, me for­cent à con­sid­ér­er des choses que je n’imaginais pas, à écrire des phras­es aux­quelles je n’avais pas songé, à dire des choses que je n’aurais pas sup­posé énon­cer. Je fais une dif­férence très impor­tante entre la police, les lois, les règles ou les normes et les con­traintes. Les deux sont arbi­traires, mais les unes pré­ten­dent à la légitim­ité, les autres pas. Les lois ont pour voca­tion à pos­er des lim­ites. Les con­traintes don­nent des ressources. Et si une con­trainte ne con­vient pas, on peut en chang­er. Leur seule néces­sité c’est ce qu’elles vous font faire, ce qu’elles ren­dent pos­si­ble. Après, j’essaie de tra­vailler mon obses­sion­al­ité. Pour éviter que ce dis­cours que je viens de tenir ne soit un dis­cours de légiti­ma­tion de ce qui, en réal­ité, ne serait peut-être qu’une prison dans laque­lle je me serais enfer­mé moi-même…

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°206 (2021)