L’art de la séquence. Rencontre avec Michel Van Zeveren

Michel Van Zeveren

Michel Van Zev­eren

Les albums de Michel Van Zev­eren sont rich­es en sur­pris­es, chutes inat­ten­dues et entour­loupes en tous gen­res. C’est peut-être pour cette rai­son qu’ils font par­tie de ces livres que les enfants relisent inlass­able­ment.

Dans son univers, les lap­ins peu­vent être aven­tureux, les loups aplatis, les éléphants clé­ments, les gorilles (presque) courageux et les chiens poètes. Il manie avec dex­térité l’art de la séquence : ses livres sont con­sti­tués d’histoires cour­tes, se déroulant dans un seul espace-temps, usent et abusent de l’humour et s’achèvent bien sou­vent sur une pirou­ette mali­cieuse, pour le plus grand plaisir des lecteurs. Il y a dans son tra­vail quelque chose de l’ordre du dessin ani­mé dans son rythme, l’agencement des images entre elles. Rien d’étonnant à cela lorsqu’on décou­vre que c’est une fas­ci­na­tion pour l’animation qui a amené Michel Van Zev­eren, que rien ne prédes­ti­nait à devenir auteur-illus­tra­teur, à choisir ce méti­er. Nous avons eu le plaisir de le ren­con­tr­er dans son ate­lier sous les toits, entouré de ses nom­breux car­nets et cro­quis.

Michel Van Zev­eren, quel était votre rap­port aux livres, lorsque vou étiez enfant ? Avez-vous des sou­venirs par­ti­c­uliers de lec­ture ?
Quand j’étais petit, je n’avais pas d’albums illus­trés pour enfant, mais des ban­des dess­inées telles que Les tuniques bleues, Spirou et Fan­ta­sio, Tintin, des clas­siques, en somme. J’y ai con­sacré tout mon argent de poche pen­dant des années ! Aujourd’hui encore, je n’arrive pas à m’en sépar­er, même celles que je ne lis plus. C’est qu’elles con­ti­en­nent telle­ment d’images qui m’ont mar­qué… Dans le gre­nier mes grands-par­ents, j’avais accès à d’autres livres, notam­ment les lec­tures d’enfance de mon père, de vieux mag­a­zines illus­trés… J’y ai aus­si trou­vé un livre qui m’a pro­fondé­ment mar­qué : La Bête est morte ! d’Edmond Cal­vo. Il s’agit d’une bande dess­inée réal­isée pen­dant la Deux­ième guerre mon­di­ale, proche de l’univers Dis­ney, une sorte d’ancêtre de Maus dans lequel les Français sont des lap­ins, les Anglais des bull­dogs. Cer­taines illus­tra­tions sont spec­tac­u­laires, quand on les voit gamin on ne peut plus se les enlever de la tête. Il m’a lais­sé des impres­sions très fortes. Du côté de mes grands-par­ents mater­nels, qui vivaient à la mer du Nord, c’étaient les Suske en Wiske (Bob et Bobette, ndlr). J’ai gardé ces anci­ennes ver­sions, avec des illus­tra­tions fan­tas­tiques de Willy Van­der­steen et son imag­i­naire incroy­able. Mon grand-père tenait un com­merce de type marc­hand de tabac et avait un petit kiosque dans lequel il vendait des comics. Tout ça m’intéressait beau­coup. Avec mes copains, nous pro­lon­gions cet imag­i­naire dans nos jeux : c’était vrai­ment tout un monde qui m’a beau­coup nour­ri. J’étais très cow­boys et mil­i­taires : films de guerre, west­erns… Mes dessins d’enfants représen­taient des armées entières de sol­dats ! J’aurais aimé avoir entre les mains des albums comme Max et les max­i­mon­stres, qui doivent laiss­er des impres­sions très fortes.

Com­ment en êtes-vous venu à choisir ce méti­er ?
Après avoir suivi un cur­sus sco­laire clas­sique, à dix-huit ans, je ne savais pas ce que je voulais faire. J’adorais tou­jours autant la bande dess­inée, et mes lec­tures avaient évolué vers des séries comme Les pas­sagers du vent ou Les sept vies de l’épervier, avec des struc­tures nar­ra­tives qui se pro­lon­gent sur plusieurs albums et un pro­pos adulte. Mais à ce moment-là, dessin­er n’était pas une pos­si­bil­ité que j’envisageais. Comme j’étais un peu per­du par rap­port au choix de mes études, j’ai voy­agé une année entière, en Hol­lande pour appren­dre le néer­landais, puis aux États-Unis pour l’anglais. Et c’est là-bas que je suis tombé sur un livre qui a véri­ta­ble­ment été déter­mi­nant pour moi. Cet ouvrage con­sacré aux stu­dios Dis­ney racon­tait tout ce qu’ils avaient mis en place pour con­stru­ire cet art, qui était alors tout neuf. Dis­ney, c’était le pre­mier à artic­uler dessin, ani­ma­tion, voix, effets spé­ci­aux dans des longs métrages. Ça m’a pas­sion­né, la descrip­tion du tra­vail der­rière cette forme d’art com­plexe et ultime. J’ai eu envie de m’y lancer. À cet âge-là, on ne se pose pas trop de ques­tions, même si cette idée me parait assez dingue après coup. Je me suis inscrit à l’ERG (École de Recherche Graphique, à Brux­elles, ndlr), qui ne demandait aucun bagage tech­nique préal­able. L’enseignement était basé sur le con­cept, on ne devait pas savoir dessin­er à l’entrée mais défendre son pro­jet ver­bale­ment. Je me suis vite ren­du compte de mes lacunes, notam­ment parce que la plu­part des étu­di­ants dessi­naient très bien. J’ai rapi­de­ment com­pris que le dessin ani­mé était inac­ces­si­ble pour moi. En revanche, en suiv­ant le cours d’illustration de Dominique Maes, je me suis aperçu que l’album don­nait le même plaisir et les mêmes pos­si­bil­ités de nar­ra­tion mais avec une lib­erté beau­coup plus grande. Douze dou­bles pages, un texte bien cal­i­bré, ça me sem­blait très abor­d­able. Naïve­ment, ça me parais­sait facile… Par la suite, j’ai décou­vert que c’est bien plus com­plexe que ça ! C’est pour­tant cette dif­fi­culté dans la sim­plic­ité qui me plait, et la recherche de cet équili­bre me motive encore aujourd’hui. Des images fortes, des séquences avec une cer­taine dynamique, et tout ça avec deux fois rien, des crayons et du papi­er. Finale­ment, j’y retrou­ve ce qui m’avait attiré dans le dessin ani­mé.

Pour cer­tains illus­tra­teurs, le dessin est une fin en soi. Je n’ai pas l’impression que ce soit votre cas. Quel est la place du dessin dans votre tra­vail ? Est-il plutôt un moyen qu’un but ?
Le dessin est un out­il pour racon­ter une his­toire, au même titre que le texte, ou la couleur. Comme je conçois tout moi-même, je passe par des phas­es pen­dant lesquelles je suis plus axé par­fois sur la recherche de scé­nario, par­fois sur le texte ou la recherche de couleur, et ensuite je dois retrou­ver le plaisir du dessin. Je peux pass­er de longues péri­odes sans vrai­ment dessin­er. Il me faut retrou­ver un plaisir du trait, me laiss­er inspir­er par ce qui vient sur le papi­er. Ça peut pren­dre plusieurs jours, voire plusieurs semaines, pour réac­quérir cette fibre, être vrai­ment dans le plaisir du dessin. C’est impor­tant de le retrou­ver, parce que ça se sent dans le livre. Peut-être que le fait de devoir pass­er par des péri­odes d’écriture m’empêche de dévelop­per mon dessin davan­tage. C’est à la fois ma force et mon point faible. Je vois ce pur plaisir du trait chez Pas­cal Lemaître, par exem­ple, chez qui le dessin s’est mis en place comme une écri­t­ure, et par moment il me sem­ble que je trou­ve quelque chose de ce qu’il doit ressen­tir. Mais j’aime égale­ment cette lib­erté que je m’octroie en faisant mes pro­pres his­toires.

Et cela vous a‑t-il pris du temps de trou­ver votre style, votre trait ?
À l’ERG, j’évitais le dessin. Je trou­vais des sub­terfuges : je fai­sais des his­toires sans représen­ter de vis­age, avec des aplats de couleurs, pour ne pas dessin­er d’expression faciale. J’étais très influ­encé par Solotar­eff, Antoon Krings… Mais j’avais de réelles lacunes pour le dessin au trait, ou même pour faire un aplat de couleur. Or il faut bien en pass­er par là. Il m’a fal­lu du temps pour le réalis­er, et puis m’y met­tre, en autoap­pren­tis­sage. En me con­frontant au monde pro­fes­sion­nel, j’ai dû m’y frot­ter, com­pren­dre com­ment dessin­er. À vrai dire, c’était pas­sion­nant. J’ai presque une nos­tal­gie de cette époque-là… Un péri­ode faite de  grandes joies mais aus­si de grandes angoiss­es, et il n’aurait pas fal­lu grand-chose pour laiss­er tomber. Je pense sou­vent à ces jeunes illus­tra­teurs dont le tal­ent est évi­dent mais pas abouti : c’est telle­ment dur d’en vivre, il faut une sacrée obsti­na­tion pour con­tin­uer. Et de la chance, aus­si.

Quelles sont les plus impor­tantes leçons que vous ayez appris­es, au cours de vos études ou de votre car­rière ?
Il y a bien quelque chose d’essentiel et de tout sim­ple qu’il m’a pour­tant fal­lu du temps pour com­pren­dre : il faut être hon­nête avec soi-même, avec ce qui est sur le papi­er. À l’ERG, je pou­vais m’en tir­er avec un con­cept et la tchatche. Ça m’a per­mis de réfléchir en pro­fondeur sur la forme et le fond. Mais au final, seul compte ce qu’il y a sur le papi­er qui compte, puisqu’on n’est pas à côté du lecteur pour l’accompagner. Cette hon­nêteté ne va pas de soi : cer­tains mécan­ismes font qu’on finit par se con­va­in­cre de ce qu’on fait, sans s’en ren­dre compte. Il y a peut-être une auto­com­plai­sance… L’entourage direct ne va peut-être pas tou­jours être tout à fait franc. Le plus dif­fi­cile pour moi, c’est de savoir regarder ce qui est sur ma feuille et ressen­tir si ça fonc­tionne ou pas. Tout sim­ple­ment. Est-ce que c’est juste ? Il n’y a que soi-même qui puisse en juger. Bien sûr, à un moment don­né, mon éditrice va apporter un autre regard. Et par­fois le sim­ple fait de lui racon­ter un pro­jet me per­met de me ren­dre compte si ça marche. Par­fois c’est com­pliqué de voir ce qui bloque.

Et quelle impor­tance a le regard d’autrui dans votre tra­vail ?
J’essaie d’avancer seul jusqu’à l’étape de la maque­tte. Avant ça, c’est de la cui­sine interne. J’ai envie de pou­voir essay­er toutes les com­bi­naisons pos­si­bles, de pou­voir me tromper. Par­fois, je sais qu’une phrase est par­faite­ment ridicule au moment où je l’écris, mais il faut que je le voie moi-même. Une fois que c’est sur le papi­er, je peux m’en détach­er. Au fur et à mesure je com­mence à y voir clair. La dernière étape est la plus dif­fi­cile pour moi, car c’est celle où l’on fixe les choses : il faut pass­er à l’encrage, aux couleurs défini­tives, je sais que ça sera imprimé et qu’il ne sera plus pos­si­ble de revenir dessus. Je con­state que ça devient plus com­pliqué qu’avant de « lâch­er ». Il y a des livres que je recom­mence trois, qua­tre fois. Par exem­ple, dans la pre­mière ver­sion de Et pourquoi ?, le loup et le chap­er­on rouge étaient un croc­o­dile et une grenouille, mais il y avait un prob­lème de lis­i­bil­ité dû aux couleurs (ils étaient tous les deux verts dans une jun­gle verte). J’emmène tout ça lors de mes vis­ites de class­es pour mon­tr­er tout le tra­vail qu’il y a der­rière un livre, toutes les étapes.

Quel est le point de départ d’un livre ?
Par exem­ple, C’est pas grave était une petite phrase que j’entendais beau­coup à ce moment-là J’ai essayé plein de choses dans un car­net, toutes sortes de sit­u­a­tions, jusqu’à ce dessin : dans le ven­tre d’un ogre, un petit garçon dit « C’est pas grave », alors qu’il est clair que ça ne peut pas être plus grave que ça ! Par la suite, j’ai préféré opter pour un lapin dans le ven­tre d’un loup, et une forme d’humour est apparue. Autour de ça, il fal­lait imag­in­er le réc­it : com­ment allait-il se retrou­ver dans le ven­tre de ce loup, et com­ment allait-il en sor­tir ? J’ai essayé dif­férentes pistes, j’en ai lais­sé tomber. Petit à petit, je suis arrivé à une his­toire bien ryth­mée, qui fonc­tionne. Ça prend par­fois du temps, il m’arrive de pass­er une journée sur une dou­ble feuille à me deman­der com­ment faire avancer l’histoire, à chercher dans tous les sens.

Vous tra­vaillez sou­vent par séquences.
Oui, c’est comme dans la bande dess­inée ou le dessin ani­mé. Ce que j’aime, c’est de voir com­ment ça va s’articuler dans le livre. Pour ça, je pho­to­copie mes car­nets, je découpe les dessins intéres­sants, je réécris le texte, je mets tout par terre et je com­pose le livre. Ensuite, je con­stru­is une petite maque­tte en papi­er avec mon tube de colle. J’adore faire ça ! C’est comme un puz­zle, un véri­ta­ble exer­ci­ce men­tal. C’est très révéla­teur, c’est là qu’on voit si le livre fonc­tionne ou pas : les vis-à-vis, le rythme, faut-il ajouter ou sup­primer des pages… Et puis c’est gai d’avoir déjà un petit objet, à feuil­leter. Si ça marche déjà avec des petits dessins vite faits, pas de mise en page, à cette étape, c’est bon, on est à l’aise pour con­cevoir tout le reste. J’en ai quelques-uns sur mes étagères, dont j’ignore s’ils devien­dront un jour un livre ou pas.

Com­ment se passe l’étape suiv­ante, celle de la réal­i­sa­tion du dessin final ?
C’est un fameux boulot… J’essaie tou­jours que le per­son­nage ne change pas de taille, tou­jours dans cette idée de nar­ra­tion flu­ide, proche du dessin ani­mé ou de la bande dess­inée. Il faut trou­ver la bonne échelle pour que tout ce qui est autour de lui soit adéquat. Il faut aus­si trou­ver la place pour le texte… Entre spon­tanéité et cal­i­brage, j’essaie de trou­ver le juste milieu. Le dessin final en tant que tel ne me prend pas telle­ment de temps, mais cette recherche, et celle de la couleur, peut en pren­dre. Dans J’habite ici, je voulais une ambiance de nuit mais je ne voulais pas que la couleur de fond soit fon­cée, il fal­lait quelque chose de lis­i­ble. J’ai réus­si à trou­ver une solu­tion qui donne la bonne atmo­sphère grâce aux bou­gies, aux ombres portées. Les his­toires con­sis­tent tou­jours en une action très rap­prochée, qui gardera par con­séquent la même ambiance tout au long du livre. Une fois que j’ai trou­vé la gamme chro­ma­tique, il est rare que je doive en chang­er. L’essentiel du tra­vail est dans la pré­pa­ra­tion. De tous mes livres, La Porte était le plus facile à con­cevoir : il est sor­ti comme ça, d’un coup. Ça n’est arrivé qu’une fois, mal­heureuse­ment !

Vos per­son­nages sont le plus sou­vent des ani­maux. Pour quelle rai­son ?
Les ani­maux sont tout d’abord très chou­ettes à dessin­er. Ils sont expres­sifs : on peut jouer avec des élé­ments que les humains n’ont pas. Quand un loup n’a pas le moral, son muse­au peut être un peu plus mou ; on peut jouer avec les oreilles du lapin pour le mon­tr­er con­tent ou triste. Ça ne choque pas l’œil car il y a toute une cul­ture des ani­maux dess­inés, on les a vus sous toutes les formes. Tan­dis qu’avec un humain, c’est plus com­pliqué, on tombe rapi­de­ment dans la car­i­ca­ture. De plus, les ani­maux appor­tent de l’humour. L’exemple dont je par­lais de l’enfant dans le ven­tre de l’ogre est moins drôle et beau­coup plus frontal que le lapin dans le ven­tre du loup, pour­tant l’idée est la même. Ce que j’aime aus­si avec les ani­maux, c’est que comme je ne les habille pas, ils sont d’une seule couleur, il y a là une sim­plic­ité graphique qui me plait. Ils ont une expres­siv­ité évi­dente, une iden­tité : un croc­o­dile, une grenouille ou une biche, ça n’est pas la même chose. Tout un imag­i­naire pré­conçu appa­rait en fonc­tion de ce choix, instan­ta­né­ment. Comme je tra­vaille dans une économie de moyens, avec peu de place, peu de mots et d’images, il faut trou­ver des trucs pour qu’on entre dans l’histoire, et les ani­maux per­me­t­tent cela. Par­fois j’utilise un per­son­nage humain, et s’il est bien conçu, c’est très agréable. C’est vrai que ce sera plutôt le chas­seur, le chap­er­on rouge ou l’homme de Cro-Magnon, des arché­types qui fonc­tion­nent de la même manière que des ani­maux. Ce tra­vail des ani­maux s’inscrit aus­si dans une tra­di­tion qui a sa rai­son d’être. C’est ter­ri­ble­ment effi­cace.

Comme dans La Bête est morte que vous citiez.
En effet, ce sont des lap­ins et des loups. Avec des humains, ce ne serait pas le même livre.

Vos albums présen­tent sou­vent une struc­ture par­ti­c­ulière : répéti­tion, énuméra­tion…
Ce qui me plait, c’est de pren­dre le lecteur par la main, d’avoir une mise en place évi­dente, sim­ple et hop ! je l’emmène… Il faut que ça soit facile de pass­er d’une image à l’autre. Mon plaisir c’est de don­ner une apparence sim­ple, puis qu’il y ait un retourne­ment, avec une sorte de passe-passe. J’aime les albums à chute. C’est une sorte de mécanique, si on peut appel­er ça comme ça, qui me plait. Je pense que chaque auteur a son rythme, et c’est celui qui me con­vient. D’autres seront dans le con­te, quelque chose de plus écrit, dans l’ambiance, ou l’on se pose sur chaque image… Les miens se lisent vite mais se relisent sou­vent, notam­ment parce que j’essaie qu’il y ait plusieurs niveaux de lec­ture et des choses à remar­quer, des détails qu’on ne voit pas à la pre­mière lec­ture où même une réflex­ion plus pro­fonde qui peut sur­gir. Par­fois le per­son­nage est à un car­refour et on peut se deman­der ce qui serait arrivé s’il n’avait pas fait un tel choix. J’aime penser à ça, c’est une gym­nas­tique men­tale qui me plait. Moi-même, je relis chaque livre des cen­taines de fois. J’essaie que tout soit le plus flu­ide et en même temps le plus riche pos­si­ble.

Par exem­ple, dans C’est pas grave, j’ai intro­duit une petite taupe en dernière minute. Ça ajoute une autre his­toire dans l’histoire. Les enfants le remar­quent, posent des ques­tions. La taupe ren­tre com­plète­ment dans le pro­pos et l’enrichit d’une nou­velle pro­fondeur. Elle donne une justesse au livre.

Avez-vous un attache­ment par­ti­c­uli­er à l’un ou l’autre de vos albums ?
C’est tou­jours dif­fi­cile de répon­dre à cette ques­tion ! Mais c’est vrai que C’est pas grave et La Porte me tienne par­ti­c­ulière­ment à cœur. C’est mar­rant parce qu’ils sont sor­tis l’un après l’autre. Et en même temps, j’adore le tout dernier, Le Plat du loup plat. C’est tou­jours un attache­ment sub­jec­tif, par rap­port à des élé­ments de ma vie, comme C’est à moi ça ou Des­sine-moi un petit prince qui sont liés à ma fille. Ça tient aus­si peut-être au plaisir qu’on a à les relire face à une classe. C’est pas grave, je ne m’en lasse pas. Il marche vrai­ment bien avec les goss­es.

Que vous appor­tent les ani­ma­tions d’enfants ?
Ça donne du sens. Au départ, je ne voulais pas en faire, je voulais être illus­tra­teur aus­si pour rester tran­quille chez moi ! C’est Luc Bat­tieuw qui m’a dit d’y aller… et j’y suis allé. Finale­ment, je me suis ren­du compte que ça entrait par­faite­ment dans mon tra­vail d’aller voir sur place com­ment ça se passe, com­ment les profs, bib­lio­thé­caires ou libraires tra­vail­lent, voir la vie du livre… Dans les class­es avec les gamins, on a un retour de l’ordre de l’émerveillement. Ça serait dom­mage de s’en pass­er. Ils ont en général de qua­tre à sept ans, un âge très chou­ette. Quand je leur lis une his­toire en jouant les per­son­nages, ils marchent com­plète­ment, ce qui est génial parce qu’on est coupé de cet aspect-là quand on écrit une his­toire, on est seul juge. Voir ces petites bouilles en train d’écouter, c’est une récom­pense. Ça prend beau­coup d’énergie, mais c’est large­ment com­pen­sé par le plaisir des ren­con­tres.

Quels sont vos prochains pro­jets ?
Je tra­vaille depuis presque trois ans sur un pro­jet qui me tient à cœur. Il s’agit d’une série de qua­tre livres qui s’appelle Ma Vie en vert. Les deux pre­miers sor­tiront en sep­tem­bre 2021, les suiv­ants au print­emps 2022. L’origine de ce pro­jet est à l’opposé de ma démarche habituelle. Mon éditrice, Odile Jos­selin (pour les édi­tions Pas­tel, ndlr), me fai­sait remar­quer qu’entre l’album et le pre­mier roman il y a peu de livres inter­mé­di­aires, et les enfants ont sou­vent des dif­fi­cultés à pass­er de l’un à l’autre. Elle m’a mis au défi de tra­vailler sur un pro­jet com­mun avec Thomas Lavach­ery. Nous avons com­mencé l’un et l’autre à apporter des idées, puis nous nous sommes ren­du compte que nous par­tions dans des direc­tions dif­férentes. J’ai con­tin­ué seul sur ce pro­jet. Il s’agit de quelque chose de nou­veau pour moi : les livres sont proches du roman sur la forme mais il y a peu de texte, c’est très aéré, il y a beau­coup d’illustrations. Je voulais qu’il y ait un pro­pos qui dépasse ce qu’on trou­ve dans mes albums.

L’idée de base est toute sim­ple : des mar­tiens arrivent sur terre et oblig­ent tout le monde à être vert et à marcher sur un seul pied. C’est un gag en apparence, mais qui a l’avantage de me per­me­t­tre de par­ler du monde d’aujourd’hui : des écrans, de l’école, de la nour­ri­t­ure… Chaque livre équiv­aut à une his­toire et peut être lu séparé­ment, mais le tout forme une aven­ture. J’essaie d’avoir un dessin très léger, qui per­me­tte au texte d’exister à côté. Les livres sont organ­isés en courts chapitres. C’était une super expéri­ence. J’y ai beau­coup tra­vail­lé pen­dant le con­fine­ment, ça m’a aidé d’avoir ce pro­jet sur lequel se con­cen­tr­er. Il y a d’ailleurs un par­al­lèle avec le con­fine­ment : dans un des livres, l’héroïne et sa famille sont oblig­és de vivre à l’intérieur. Un par­al­lèle intéres­sant en temps de crise !

Fan­ny Deschamps

Quelques livres de Michel Van Zeveren 

  •  Et pourquoi ?, L’école des loisirs, Pas­tel, 2007.
  • La porte, L’école des loisirs, Pas­tel, 2008.
  • C’est pas grave, L’école des loisirs, Pas­tel, 2010.
  • J’habite ici, L’école des loisirs, Pas­tel, 2015.
  • C’est à moi ça, L’école des loisirs, Pas­tel, 2016.
  • Des­sine-moi un petit prince, L’école des loisirs, Pas­tel, 2017.
  • Le plat du loup plat, L’école des loisirs, Pas­tel, 2021.

    Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°208 (2022).