Gabriel Ringlet, Ces chers disparus

Dire la mort

Gabriel RINGLETCes chers disparus, Espace Nord, 2002

ringlet ces chers disparusOn pourrait penser que les annonces mortuaires des quotidiens ne se composent que de formules toutes faites, et comme telles ne méritent pas les honneurs de l’analyse. Ce n’est pas l’avis de Gabriel Ringlet, vice-recteur de l’Université Catholique de Louvain et co-fondateur de l’Observatoire du Récit Médiatique, dont les Editions Labor rééditent Ces chers disparusinitialement paru il y a une dizaine d’années. Une « brique » de plus de 500 pages, où l’au­teur a prospecté, sur une période de cin­quante ans, la rubrique nécrologique de seize quotidiens répartis dans quatre pays franco­phones (France, Belgique, Suisse et Québec).

Gabriel Ringlet s’y entend comme personne pour rendre familier ce qui est austère, pour désacraliser un sujet délicat entre tous. Il n’hésite pas à déceler dans des citations bi­bliques des allusions à un commerce amou­reux entre le défunt et Dieu, comme dans cette annonce où il est dit que « Madame Eva G. s’est abandonnée dans les bras du Seigneur » (« Le septième ciel quoi », résume l’analyste) ; ou bien, classant les annonces selon un axe qui va du « travail » au « repos », il ose une formule-choc : « nécro-boulot-dodo »… Cette manière « cool » de traiter de la mort, au risque de verser parfois dans un « moder­nisme » un brin démagogique, contraste cu­rieusement avec une approche quelque peu datée, pour ne pas dire désuète. S’inspirant de modèles structuraux en vogue dans les années septante, Gabriel Ringlet s’emploie à domesti­quer cette matière pléthorique, y dessinant ce que son postfacier nomme avec justesse un « jardin à la française ». Il y trace allées et contre-allées, multiplie les points de vue, in­vente des symétries et des équilibres. Là où règne la profusion, il n’a de cesse de proposer ses grilles d’analyse, d’introduire dans d’im­peccables schémas (en forme d’échelles, de tri­angles, de cercles concentriques — voire de pots de fleurs) des énoncés à première vue dis­parates. On se prend parfois à sourire, parfois aussi à s’ennuyer devant une telle volonté de tout faire entrer dans des cadres, et l’on se dit que la sémiologie, comme la nature, a décidé­ment horreur du vide…

Après avoir caractérisé le « stéréotype de l’an­nonce », qui constitue en quelque sorte la norme, il apporte une attention particulière aux annonces qui tentent de se distinguer de cette norme par des écarts plus ou moins pertinents. Car, face à la banalisation de la mort, le faire-part est, paradoxalement, un des seuls endroits où les sentiments des proches peuvent trouver à s’exprimer. Sou­vent, ils le font en comblant le manque par un trop plein de signes, à l’image de ces pierres tombales surchargées d’ornements d’un goût douteux. Mais parfois aussi, ils ar­rivent à trouver le ton juste, une parole simple et digne : « Edith et Gilbert Brunet / ont décidé, dans la lucidité et la sérénité, / de se donner la mort le 3 septembre 1988, / à l’âge de 82 et 84 ans, pour ne pas subir / les déchéances de la vieillesse ». D’autres tentent de contourner le stéréotype par toutes sortes de recours « littéraires » : l’annonce peut alors se faire envolée lyrique ou récit d’une vie ; elle peut même recourir à l’humour (noir évi­demment), comme dans un faire-part québé­cois ainsi rédigé : « À Château-Richer, le 30 septembre…, s’est éteint l’organisme Toussaint R. À sa demande, il ne sera pas exposé. Après incinération, les résidus chimiques seront re­tournés à leur lieu d’origine sur la ferme fami­liale pour se reconstituer et servir à former d’autres organismes, en attendant la réintégra­tion pulsionnelle, électromagnétique, statique et universelle. »

Ceux que la ferveur structuraliste de l’auteur laisserait de marbre feuilletteront néanmoins avec profit ce volume, ne serait-ce qu’en rai­son de son corpus impressionnant. Pour le reste, il leur suffira de se reporter à la post­face de Jean Claude Bologne, qui en met bien en évidence les principaux enseigne­ments. On en retiendra deux : d’une part, l’évolution de la société amène des annon­ceurs de plus en plus nombreux à introduire dans leurs faire-part des thèmes jusque-là ta­bous, ou à les énoncer dans des termes sans équivoque (euthanasie, suicide, cancer, sida, etc.) ; d’autre part, la comparaison entre les différents pays envisagés, puis entre quoti­diens d’un même pays, fait apparaître, par­fois entre régions voisines, de fortes diffé­rences culturelles dans la manière d’annoncer la mort.

Nous ne résistons pas, en terminant, à la tentation de reproduire le texte d’un faire-part paru dans une feuille locale belge, et qui montre quant à lui que piété et sens des affaires peuvent à l’occasion faire bon mé­nage : « Madame Jean E. et son personnel, très touchés des marques de sympathie que vous leur avez témoignées lors du décès de Monsieur Jean E., vous prient d’accepter leurs très sincères remerciements et vous assurent, comme par le passé, de leur entière disponibi­lité pour la vente, l’entretien et la réparation de votre voiture Opel. »

En paraphrasant le « style Ringlet », on pourrait s’exclamer : « The show (room) must go on !»…

Daniel Arnaut


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°124 (2002)