Gabriel Ringlet, Et je serai pour vous un enfant laboureur…

Rap­procher la terre et le ciel

Gabrie RINGLETEt je serai pour vous un enfant laboureur…, Albin Michel, 2006

ringlet et je serai pour vous un enfant laboureurLe titre intrigue : Et je serai pour vous un enfant laboureur… Plus qu’à un livre – de foi, de réflex­ions, de réc­its, d’in­ter­ro­ga­tions – il fait songer à une chan­son, une comp­tine; une fable, peut-être?

L’épigraphe nous éclaire : c’est Bar­bara qui, dans une chan­son peu enten­due, venait à nous sous les traits con­fi­ants de l’en­fant laboureur : «Je fais vivre ma terre pour vous offrir mes fleurs, mes fleurs…»

Très sen­si­ble, depuis des années, à la générosité, la force et la fragilité de «cette longue bal­a­dine noire», «la si ten­dre sauvage», Gabriel Ringlet n’hésite pas à ouvrir son dernier livre par un (sur­prenant) chapitre Bar­bara Jésus où il célèbre la secrète par­en­té entre «la femme piano et l’homme poème». Tous deux libres, portés par l’amour et le don de «vig­iler» (un verbe inven­té qu’af­fec­tionne notre auteur), engagés dans l’ac­tu­al­ité de leur temps aux côtés des plus vul­nérables, des plus aban­don­nés.

Sous l’in­vo­ca­tion de Jésus, qui, «avec la char­rue d’une parole vive», retourne l’É­vangile, «une terre que cha­cun porte en soi», il veut nous per­suad­er de labour­er encore, tou­jours, ce ter­reau intime, pour qu’il reste fécond. De redé­cou­vrir la nais­sance, le désert, la prière, la pas­sion… À tra­vers la Bible, mais aus­si des con­tes de tous les hori­zons, les pen­sées illu­mi­nantes d’écrivains, de poètes ou de philosophes (Dos­toïevs­ki, Camus, Dino Buz­za­ti, Jean Suli­van, Chris­t­ian Bobin, Olivi­er Clé­ment, Paul Ricœur…) et, surtout, des événe­ments, des faits actuels, qui nous ren­voient à l’essen­tiel.

Nous retrou­vons bien ici le des­sein de ce prêtre, pro­fesseur, écrivain, jour­nal­iste : garder ses lecteurs en éveil. Présents. Atten­tifs au monde comme à leur vie intérieure. Son souci con­stant de jeter des passerelles : entre les reli­gions, entre reli­gion et laïc­ité, entre la parole de Dieu (l’Eglise, insiste-t-il, doit ouvrir, renou­vel­er son rap­port au lan­gage) et la parole du monde.

Réc­on­cili­er. Rap­procher. Renouer le dia­logue. Reli­er. Gabriel Ringlet s’y voue avec con­vic­tion, chaleur, ent­hou­si­asme (jusqu’à s’é­mou­voir par­fois de choses anodines, telle une chan­son de Caria Bruni…!).

Comme Éric-Emmanuel Schmitt, dont le livre Oscar et la dame rose l’a boulever­sé, il «ne prêche pas. Il racon­te». Le dés­espoir du fac­teur de Châte­lin­eau, mort de n’être pas écouté, com­pris. Le sourire du «vieux lion» Bar­tali, dom­iné par Cop­pi au Giro de 1949, qui nous con­fronte à une ques­tion fon­da­men­tale : «L’art de la vie veut-il qu’on se retire à temps?» Ou, au con­traire, implique-t-il de «faire un Tour de trop et de rester, jusqu’à la fin, “en tenue de tra­vail” (Luc 12, 35)»? Le chapitre du Nou­veau Tes­ta­ment sur Lazare, que Raskol­nikov, dans Crime et châ­ti­ment, demande à Sonia de lui lire, et qu’il com­mente ain­si : «La prin­ci­pale ques­tion de la résur­rec­tion n’est pas : y a‑t-il une vie après la mort?, mais bien : y a‑t-il une vie avant la mort?»

Retour­nant sans trêve l’É­vangile, Gabriel Ringlet en sug­gère de nou­veaux mes­sages qui par­lent au lecteur, fût-il incroy­ant : «Peut-être est-ce là le fond du fond de la chan­son de l’É­vangile : Jésus vient “tout près” dire à cha­cune, à cha­cun, que la musique de sa voix est par­ti­c­ulière.

Même si vous êtes en ce moment sur un lit d’hôpi­tal, même si la ten­dresse a déserté votre mai­son, même si votre chan­son est dés­espérée parce que l’avenir vous paraît com­pro­mis… Dieu a besoin de votre chan­son.»

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°145 (2006)