Dominique Rolin, La rénovation

Dominique Rolin enrage…

Dominique ROLINLa réno­va­tion, Gal­li­mard, 1997

rolin la renovationDe tous les quartiers mythiques de Paris, Saint-Ger­main est celui dont l’au­ra intel­lectuelle reste la plus prég­nante. Et pour­tant… Si on y croise en­core nom­bre d’édi­teurs, quelques libraires (de moins en moins) et des pontes du Tout-Paris pen­sant, il faut bien admet­tre qu’il ap­par­tient désor­mais aux plumeurs de tou­ristes et aux styl­istes haut de gamme façon Armani. (Et même que cer­tains faiseurs de vête­ments se pren­nent pour des écrivains, Sonia Rykiel en tête.) Con­séquence de tout cela, les spécu­la­tions font la joie des manda­rins de l’im­mo­bili­er, les loy­ers aug­mentent à en don­ner la nausée.

D’ailleurs l’im­meu­ble du dix-sep­tième siè­cle où habite Dominique Rolin n’y échap­pera pas. Il sera rénové : ascenseur, remise-pou­­belles, inter­phones et autres signes extérieurs de richesse vont être instal­lés. Avec, bien en­tendu, les loy­ers forte­ment revus à la hausse. Avec, bien enten­du, les expul­sions pour ceux qui ne pour­ront pas y inve­stir les éco­nomies qu’ils n’ont jamais pu réalis­er. Dans cette sit­u­a­tion, Dominique Rolin a quelque chance. Pro­tégée par une vieille loi française, elle ne peut être jetée sur le trot­toir avec meubles et valis­es. Aus­si, même sous la pres­sion de l’a­gent immo­bili­er, elle ne met­tra pas le prix demandé. Elle résiste. Car tou­cher à l’ap­parte­ment de quelqu’un c’est tou­cher à son espace intime, à son moi. Alors, que dire quand c’est à l’in­térieur si particu­lier d’un écrivain, cet intérieur où « l’indi­vidu est col­lé en per­ma­nence à sa table, [où] il tient son corps aux aguets, cassé en deux, les coudes plan­tés de part et d’autre de son man­u­scrit lequel est un sec­ond sys­tème nerveux qui le vide à mesure de sa sub­stance in­time. » Elle ne le quit­tera donc pas son duplex, même pour retrou­ver le calme le temps des travaux. « Aban­don­ner mon ici qui souf­fre le mar­tyre et crier grâce serait une trahi­son. La lâcheté n’est pas mon fort. Il faut tenir. » Et écrire.

Mais il ne faudrait pas se tromper sur ce nou­veau roman de Dominique Rolin. Nous n’al­lons pas la voir aux pris­es con­tin­uelles avec les prob­lèmes de maçon­ner­ie, de plom­berie et autres péripéties qui truf­feraient les télé­films français ou les sit­coms améri­cains. Pour elle, abor­der les tra­cas de la réno­va­tion de son immeu­ble, c’est par­ler (une fois de plus) d’elle-même, d’écri­t­ure, et de la lutte pour men­er le roman à son terme. Elle cherche un peu à brouiller le lecteur en lui faisant croire qu’elle risque de l’en­nuy­er à le rep­longer dans ses « ren­gaines » avec « les mêmes clous romanesques » enfon­cés et qu’elle voudrait écrire un livre avec « une masse de ils et de elles suc­cu­lents parce que logiques : croisières super­son­iques, télés, voitures de luxe, cartes de crédit, copula­tions, accouche­ments et funérailles, jazz, poli­tique, can­cers bien puru­lents, sac­ri­fices, notaires, atten­tats, révo­lu­tions agraires, stars, indus­triels cha­grins, stupre, adultères, sports, sans oubli­er le métro, la météo, la vie chère, enfin de beaux petits enfants. » Ce souhait ne se réalis­era pas. Et nous assis­terons à une nou­velle pro­liféra­tion de je, à une con­fronta­tion avec « Lady Mémoire » qui voudrait voir l’écrivaine loger tous ses morts dans les pièces de l’im­meu­ble en ré­novation. Voilà — out­re le com­bat de l’écri­t­ure, des mots à press­er jusqu’au bout — l’en­jeu du livre de Dominique Rolin, la résis­tance à cette mémoire envahissante. Elle veut gag­n­er la bataille qui met­trait de l’or­dre dans la cav­erne de sa tête, qui lui fe­rait don­ner le dernier coup de bal­ai et ain­si élim­in­er les débris pous­siéreux.

Pour sûr Gas­ton Bachelard se serait réjoui de ce livre qui ne cesse d’opér­er des glisse­ments de l’in­térieur en pierre à celui de la cervelle, « avec son con­tenu gélatineux », jusqu’à celui du livre. L’écrivaine est dans la mai­son et celle-ci dans celle-là. La fron­tière entre elles s’at­ténue jusqu’à par­fois dis­paraître et faire sor­tir du plac­ard les fan­tômes de la mémoire en leur don­nant une apparence de chair et de mots. Le tra­vail de la roman­cière vient comme dou­bler celui des ouvri­ers. Et si l’écri­t­ure n’est pas aus­si libre et fraîche que ne l’e­spère Dominique Rolin, elle nous rav­it avec une morale qui donne toute sa place au mir­a­cle du men­songe, au « jusqu’au boutisme » du com­bat — à gag­n­er. Com­bat con­tre ce com­plot qui, à cer­tains moments cru­ci­aux de notre vie allie le monde extérieur à notre monde intérieur, com­bat que nous sommes seuls à pou­voir déjouer, avec ou sans les armes de l’écri­t­ure romanesque.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°102 (1998)