Nathalie Skowronek. Une identité à travers les conflits

Nathalie Skowronek

La recherche sur la Shoah est certes importante, mais elle s’inscrit dans une recherche identitaire plus large doublée d’une interrogation sur le passage à l’écriture. Au départ de Karen et moi, la narratrice témoigne de son mal-être en même temps qu’elle décrit sa relation forte avec l’œuvre et la personnalité de Karen Blixen. S’expriment d’abord les marques d’une quasi dépendance spéculaire avec l’écrivaine danoise qui apparaît comme un modèle à la fois impossible à atteindre et révélateur et explicatif de la vie de la narratrice. Le déroulement du livre va montrer un détachement progressif par rapport à ce modèle. La rupture avec Karen est pour la narratrice la condition de la rupture d’avec la vie qu’elle n’aime pas. C’est aussi le moment où elle va pouvoir se lancer elle-même dans l’écriture d’un livre.

Le mal-être trouve une part de son explication dans l’histoire familiale, ébauchée une première fois dans ce roman : les mystères entourant la vie du grand-père, sa séparation d’avec sa femme Rayele et d’avec sa fille, la profonde dépression de celle-ci devenue adulte. La petite-fille porte le poids cumulé de ces silences et des angoisses qu’ils génèrent.

Ce malaise est repris en termes assez proches dans le deuxième roman, Max, en apparence, qui amène à une forme de savoir sur la famille : la déportation du grand-père, ses angoisses qui expliquent en partie la séparation d’avec Rayele, la vie éteinte de celle-ci.

Le troisième roman, Un monde sur mesure, remonte plus haut dans l’histoire des familles. Les ascendances paternelles et maternelles sont décrites dans une forme d’opposition, s’inscrivant toutes deux dans l’artisanat du vêtement, en yiddish le shmattès, c’est-à-dire, la loque. La lignée paternelle est celle de tailleurs juifs de Pologne, arrivés à Charleroi dans les années 1920 et recyclés dans le commerce de vêtements. Ils vont ouvrir de nombreux magasins dans différentes villes belges et connaître une réussite commerciale enviable. S’ils bénéficient de l’apparition du prêt-à-porter qui supplante le sur-mesure, eux-mêmes vont voir les conditions de production changer radicalement : la mondialisation et les chaînes internationales signent la fin du commerce de fringues à petite échelle. Par contre, Rayele n’est jamais sortie du modèle de la petite boutique ; une sorte de résignation fondamentale l’a conduite à l’enfermement dans son magasin.

La petite-fille s’est trouvée confrontée ainsi à deux modèles grands-parentaux, devant, comme sa propre mère Tina l’avait fait, trahir Rayele pour envisager une insertion sociale et professionnelle plus large. Elle travaille sept ans dans l’entreprise de ses parents, y acquérant une grande compétence commerciale.

Mais elle est aussi confrontée à un autre dilemme qui ramène à la problématique décrite dans Karen et moi. Son ambition est aussi littéraire. Dans ce monde du commerce, la culture est mal vue. Le travail reste la valeur prédominante, gage d’insertion sociale pour cette famille qui sait qu’il faudra peut-être fuir un jour, comme toute la lignée a toujours été amenée à le faire. Peut-on être cultivée et vendeuse de shmattès ? Peut-on se défaire de cet atavisme du travail et de l’argent comme preuve de réussite ? Comment s’en détacher et à quel prix ? La narratrice l’éprouve douloureusement lorsqu’elle ose s’enquérir des conditions financières de la parution de son premier livre : il lui est répondu qu’ici on parle de livre et non d’argent. Et le roman se termine par une scène où elle est contrainte de mentir sur les ventes de son livre, attitude que lui ont léguée ses « flamboyants » ancêtres.

Cette culture lui donne également les moyens d’une prise de conscience des réalités socio-économiques de la mondialisation avec les conséquences sociales désastreuses en Asie. Cela lui permet de comprendre l’évolution des codes de la mode et des codes sociaux qui y sont associés.

Une formulation significative résume les enjeux de l’héritage et de la fidélité à la tradition : la narratrice se demande si elle a « le droit de vouloir sortir du cercle que nos parents et les générations d’avant ont tracé pour nous », alors que l’on attend plutôt un terme comme la voie, le chemin. Sa perception est bien celle de l’enfermement dans un cercle.

Le livre explore les différentes implications du choix auquel la narratrice est confrontée : être fidèle ou renégate. Partir c’est trahir, et dès lors porter un poids de culpabilité ; mais il faut partir pour se trouver. Elle revit là cette vieille tension de l’histoire juive : aspirer à la sédentarité pour se fondre dans la société, mais savoir qu’il faudra sans doute migrer et fuir vite. Et pour cela respecter certaines règles : avoir toujours de l’argent disponible, emporter les choses essentielles (ses aiguilles et peut-être sa machine à coudre).

Seul Max semble échapper à cette tradition, sans doute parce que les camps représentent un renversement total des valeurs du monde du travail. Il y a dans les camps un véritable système économique, où l’argent n’existe cependant pas, proche des règles du marché noir. Max n’a peut-être pas fait autre chose tout au long de sa vie. Et cet homme à la réussite flamboyante portait sans cesse sur lui une bourse de petits diamants facilement négociables, pour pouvoir partir instantanément s’il le fallait.

Un biais ténu mais très significatif réunit le commerce de vêtements et les camps de concentration et d’extermination. Les Allemands interdisaient de parler de corps : il fallait dire marionnettes ou shmattès, chiffons. Les déportés se percevaient comme des shmattès, des loques, des déchets.

La jeune femme se sent étrangère à son milieu. D’abord parce qu’elle est une intellectuelle dans un univers de commerçants ; aussi parce qu’elle se sent tellement sédentaire dans une parentèle où l’aptitude à l’exil est constitutive de la communauté. Ces deux conflits se résolvent symboliquement, par le biais de la littérature, quand la lecture d’un livre d’Annie Ernaux lui fait « comprendre que des aller et retour entre ici et là-bas étaient possibles ».

Si la narratrice ment sur ses ventes, elle sort de cette prégnance de l’argent par l’utilisation du mot compte et des métaphores que son usage permet. Au départ, elle veut rendre compte de l’histoire familiale ; pour la déportation et les épreuves du grand-père elle comprend qu’il lui sera très difficile de rendre compte de ce que les siens ont vécu. La question qu’elle se pose sans cesse de la légitimité de sa démarche d’écriture est formulée dans les termes où elle se demande si elle pourra y trouver son compte. Et lorsqu’elle envisage le but final de sa démarche, elle espère pouvoir solder les comptes de l’histoire familiale et de son histoire personnelle. Les chaînes sémantiques de l’argent et de l’écriture se croisent, révélant ainsi une manière symbolique de sortir du dilemme de la tradition et de la trahison.

De façon plus générale, on touche là à une figure narrative déterminante. Par de nombreux aspects, les romans décrivent des oppositions et des conflits de loyauté. Mais montrent également autant de moyens de sortie par le haut, jouant sur la symbolique de certains actes. C’est le cas pour l’opposition entre culture et commerce, par la métaphore des comptes. Pour le double conflit entre sédentarité et exil, d’une part, départ et trahison, d’autre part, dépassé par l’image des aller et retour. C’est le cas encore pour l’enjeu même de sa démarche. Faut-il se plier à l’injonction de ne pas se retourner en arrière vers le passé et d’avoir la mémoire courte, au risque si l’on tourne la tête d’être figée comme la femme de Loth ? C’est le cas de Rayele, hantée par le passé et qui reste confinée, comme hors du monde. Mais la démarche littéraire, avec sa part d’autoréflexion que Nathalie Skowronek ne cesse de garder à l’esprit, permet, elle, de regarder le passé sans être figée par lui. Entre autres parce que les chaînes sémantiques s’entrecroisent de manière complexe, dans une polysémie qui donne de la souplesse aux oppositions trop marquées.

Mais qui donc est ce Je ?

La question se pose de la nature et de l’identité du Je. Quel rapport y a-t-il entre le Je de l’essai revendiqué par Nathalie Skowronek et le Je des romans ? D’autant que l’essai est un commentaire sur les romans, en particulier sur Max, en apparence. Autrement dit, quelles sont, dans les romans, les parts de fiction et d’autobiographie ?

À cela, l’auteure répond subtilement dans Un monde sur mesure. D’abord par un changement délicat de voix narrative. Si la majorité du roman est en Je, la narratrice parle parfois d’elle-même à la troisième personne, se nommant, par exemple, « l’enfant devenue écrivain », instaurant ainsi un étrange dédoublement. Ensuite, par une incise significative. Expliquant les codes de la mode et la place sociale que révèle la façon de s’habiller, elle établit une comparaison avec la description par Proust du monde des salons. Ce qui est une manière d’établir un lien entre le monde du commerce et celui de la culture, de montrer que dans le domaine du paraître les deux univers ne sont pas si incompatibles, qu’un certain savoir est identique. Lorsqu’elle nomme l’œuvre de Proust, elle écrit la Recherche et non le titre complet ; or sa propre démarche est une recherche (et même la recherche d’un temps perdu). Et donc l’incise peut sans doute apparaître comme un signe de sa propre situation : « Le narrateur de la Recherche, appelons-le Marcel, c’est plus simple,… ». Appelons donc la narratrice Nathalie, si c’est plus simple, mais en se rappelant que pour le Marcel de la Recherche, narrateur et auteur ne coïncident pas, comme c’est le cas ici. Subtile manière pour l’auteure de marquer la distance et de donner une façon de lire son œuvre.

À quelques reprises, Nathalie Skowronek appuie ses récits et ses démonstrations sur des blagues juives. Ce n’est pas anodin. Cela apparaît chez elle comme une façon de se référer à une tradition de vision et de compréhension du monde, de sagesse pourrait-on dire. C’est aussi le moyen de trouver sa place dans une lignée par le biais d’une création intellectuelle. Et n’est-ce pas un grand penseur juif qui a montré les rapports du mot d’esprit avec l’inconscient et ses conflits ?

Joseph Duhamel


Article paru dans Le Carnet et les Instants n° 199 (juillet 2018)