Jacques Sojcher, Paul Delvaux ou la passion puérile

La peinture, c’est-à-dire la présentation

Jacques SOJCHER, Paul Del­vaux ou la pas­sion puérile, Cer­cle d’Art, coll. “Grands pein­tres et sculp­teurs”, 1991

sojcher paul delvaux ou la passion puerileEn 1976, un cer­tain pro­fesseur de philoso­phie avait fait orner son traité de désavoir pub­lié chez Fata Mor­gana d’un fron­tispice de Paul Del­vaux. Sur ce dessin à l’en­cre de Chine fig­u­raient les deux savants inspirés par Jules Verne que le pein­tre a si sou­vent représen­tés : le Pro­fesseur Liden­brock fix­ant atten­tive­ment, à tra­vers sa lunette, l’am­monite qu’il tient en main et, à sa gauche, l’as­tronome Palmyrin Rosette, qui sem­ble atten­dre les con­clu­sions de son col­lègue. Aujour­d’hui c’est au tour du savant Jacques Sojch­er d’ac­com­plir le voy­age jusqu’au cen­tre de la terre où Del­vaux a rêvé ses images, pour un ouvrage dont la struc­ture en spi­rale doit beau­coup à la coquille du mol­lusque céphalopode exam­iné par Liden­brock. Mais ici comme dans l’ensei­gnement philosophique, il s’ag­it moins d’af­firmer ce que l’on sait que de se faire passeur » de cul­ture : comme on donne accès à l’ob­jet du désir, comme on passe le relais du (des) sens.

Assuré­ment, l’œuvre de Del­vaux se prête à l’en­tre­prise. Au con­traire d’un Magritte, dont le pro­jet est sous-ten­du par une cri­tique idéologique rad­i­cale, le pein­tre d’An­theit à tou­jours affir­mé qu’il ne voulait « rien dire par ses tableaux. Reste donc à voir ce qui s’y mon­tre, et com­ment. Pour guide à son explo­ration, Sojch­er pren­dra une autre déc­la­ra­tion de Del­vaux, reprise maintes fois sous divers­es formu­lations : « les impres­sions de jeunesse qui sont une fois pour toutes fixées vous in­fluencent pen­dant toute votre vie. » Regard d’en­fance, enfance du regard : le voy­age com­mencera par la décou­verte de la mai­son famil­iale. C’est là qu’on trou­ve d’abord l’en­semble des objets qui, dis­séminés dans toute l’œuvre, appa­raîtront comme autant de sig­na­tures orig­inelles. Lam­pes à huile, guéri­dons, divans, fau­teuils, con­soles Louis-Philippe, tels sont les signes, le décor d’un ordre bour­geois que plus tard le pein­tre re­présentera avec minu­tie. Mon­tant à l’é­tage, l’en­fant, le cri­tique, le lecteur à sa suite, s’aven­turent dans le gre­nier aux solides char­p­entes. Ici, dans ce ven­tre pro­tecteur, se niche le démon de l’analo­gie, car tout fait char­p­ente au bon con­struc­teur. Gre­nier, ver­rière, tem­ple grec ou navire, l’éd­i­fice varie, la struc­ture demeure. Comme elle demeure dans les corps humains lorsqu’en sont ôtées les parures de chair. La mai­son famil­iale et ses engen­drements archi­tec­tec­toniques, les images héritées de l’é­cole (paysages et réc­its antiques, rêves de Préhis­toire) : le décor est posé, mais pour quel théâtre ? N’é­taient ses con­no­ta­tions his­toriques, on reprendrait volon­tiers l’ex­pres­sion brechti­enne de « Ver­frem­dung » (étrangéi­fi­ca­tion ou dis­tan­ci­a­tion), pour qual­i­fi­er les mis­es en scène de Del­vaux. Sojch­er mon­tre com­ment un effet de théâ­tral­ité dis­tante est pro­duit par l’im­por­ta­tion, dans un même tableau, d’élé­ments iconiques issus d’u­nivers dif­férents, mais égale­ment rat­tachés à l’en­fance. Son « éclec­tisme puéril — autorise Del­vaux à rassem­bler, sans lien appar­ent, le mobili­er d’un salon bour­geois et un paysage de ruines, ou encore à par­a­siter les rap­ports entre intérieur et extérieur d’un espace. Le con­traste pro­duit par cette « déter­ri­to­ri­al­i­sa­tion » des mon­des appa­raît d’au­tant plus fort que la tech­nique pic­turale se mon­tr­era soucieuse d’ex­ac­ti­tude clans la fig­u­ra­tion, jusqu’à une forme d’hy­per­réal­isme. Cette pra­tique du col­lage se dou­ble d’une autre procé­dure de déna­turalisation, qui trans­forme en « fig­ures » les per­son­nages représen­tés. Avec leurs gestes sans objets, leurs pos­es sans moti­va­tion psy­chologique ou dra­ma­tique, leurs yeux sans regard, ceux-ci se trans­for­ment en acteurs de leur pro­pre mise en scène plas­tique. Del­vaux atteint dès lors un maniérisme qui vise avant tout à l’instau­ration d’un sen­ti­ment poé­tique : celui qui s’empare de l’en­fant dans l’in­ten­sité d’une émo­tion.

Le pro­fesseur Sojch­er étudie cette « pas­sion puérile » en maître du non savoir. Sa langue a la rigueur de l’ar­ti­san pour nom­mer, avec une pré­ci­sion digne de son inspi­ra­teur, les objets, les vête­ments, les élé­ments décora­tifs ou archi­tec­turaux qui hantent les ta­bleaux, par ailleurs abon­dam­ment repro­duits. Elle se fait lyrique, amoureuse, gour­mande, quand il s’ag­it de décrire la chair des pein­tures : femmes et voiles, étoffes et couleurs.

C’est un beau livre que le sien. Il comblera ceux qu’intéressent les écrivains d’art aus­si bien que les ama­teurs de signes visuels.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°72 (1992)