Georges Thinès, Voix d’Ovide en sa première mort

Silences du jour et civilisations perdues

Colette DECUYPERA l’envers et en chaos, L’ar­bre à paroles, 2003
Françoise LISON-LEROYChemins du guet, Tétras Lyre, 2003
Georges THINES, Voix d’O­vide en sa pre­mière mort, L’ar­bre à paroles, 2003
Jean ROYER et Yves NAMUR, Demeures du silence, Phi et Écrits des forges, 2003
Otto GANZ et Daniel DE BRUYCKER, Archi­tec­ture des geôles, L’amouri­er, 2003

Colette Decuyper tisse à coups de je suis […] un auto­por­trait au fil des phras­es, en amoureuse des mots qui les téle­scope en suites syn­copées d’im­ages, à moins que ce ne soit en amoureuse tout court s’adres­sant à un tu com­plice. Le poème est ici le lieu d’une con­fes­sion qui dit la bar­barie intime de l’au­teure mais aus­si d’une exal­ta­tion du corps (sinon du sexe) : mes verbes sont des mots enlisés dans la chair la vie l’or des caress­es. Un pre­mier petit re­cueil lumineux qui fait escale dans les instants d’une vie.

Avec Chemins du guet (qui a obtenu le prix de la Bien­nale Robert Gof­fin en 2002), Françoise Lison-Leroy traque ces petites choses qui ajoutent de la valeur poé­tique à l’ex­is­tence et les note en brefs poèmes. Le guet du titre dit bien cette manière d’être au monde de l’au­teure qui se veut atten­tive à ce qui l’en­toure mais se mon­tre plus sou­vent inquiète qu’émer­veil­lée dis­ant l’amère évi­dence // qui fait pouss­er les mots. Restent ces petits enchante­ments du quo­ti­di­en : qui des­sine des îles / sur la robe des vach­es ? ou la source / traque déjà la mer. Ces Chemins sont bal­ayés par le vent et con­nais­sent ces morceau[x] de monde / où tu n’i­ras jamais. L’en­droit et l’en­vers du monde, en somme. Pour ses écrits osés, Ovide fini­ra sa vie en exil en Dacie ; pour d’ob­scures raisons poli­tiques, le roi de Lydie offre sa femme, Nys­sia, nue à l’ad­mi­ra­tion de son rival et… suc­cesseur.

Déshon­neur de l’un et de l’autre mais aus­si deux épisodes qui per­me­t­tent une médi­ta­tion sur le vis­i­ble et l’in­vis­i­ble, la dis­sim­u­la­tion et l’év­i­dence ou encore les glisse­ments entre le mot et l’im­age. On le sait au moins depuis ses Théorèmes pour un FaustGeorges Thinès aime abor­der les per­sonnages mythiques et il excelle à leur don­ner une épais­seur humaine et une réso­nance poé­tique en creu­sant les souf­frances et les doutes qui logent, nég­ligés, dans des lé­gendes trop sou­vent dorées. Voir encore et penser : plus que tout autre le poète n’a jamais vrai­ment choisi ; autant dire que le poète se doit d’être une con­science et d’a­gir où qu’il soit. Thinès n’y manque pas et si son style peut paraître clas­sique dans le paysage poé­tique con­tem­po­rain, je pense, à l’in­verse, que cer­tains feraient bien de s’in­spir­er de l’ha­bileté et de l’ai­sance qu’on trou­ve ici à faire se ren­con­tr­er les idées et les formes. Voix d’O­vide en sa pre­mière mort est, en fili­grane, un puis­sant recueil sur l’his­toire des civil­i­sa­tions et les traces qu’elles lais­sent les unes dans les autres. L’insolite silence de l’in­térieur mar­que autant l’homme ban­ni que les siè­cles avenir…

Du silence, il est encore ques­tion dans le re­cueil écrit à qua­tre mains par le Québé­cois Jean Roy­er et le Belge Yves Namur. Je ne sais com­ment ils ont procédé pour l’écri­t­ure mais à les lire, l’im­pres­sion est que tan­tôt les poèmes s’ap­pel­lent, tan­tôt ils se répon­dent ; en tout cas, ils sont alternés ou s’in­ter­pénètrent et se font, si je puis me per­mettre, écho. Ces demeures du silence sont à l’adresse de la lumière, de l’é­coute ou de la neige; voire dans l’é­tau des glaces.

Mais elles sont aus­si dans ces poèmes très dé­pouillés qui, très sou­vent, se tour­nent vers eux-mêmes pour ques­tion­ner tant leurs dires que leur capac­ité à dire. Yves Namur est cou­tu­mi­er de ces poèmes inter­ro­gat­ifs ou dubi­tat­ifs dans lesquels gît la soif des mots mais où les pas mènent à l’in­cer­tain. Ce qui se dit dans ce livre relève de l’é­ton­nement d’être dans cette capac­ité à formu­ler les choses mais dans l’im­pos­si­bil­ité de cir­con­scrire ce qui échappe à la parole. Il y a, tout à la fois, une impres­sion d’apoca­lypse dans le silence mais aus­si le sen­ti­ment d’une énigme des com­mence­ments et, entre les deux, dans la durée, une néces­sité à l’im­poser pour rester à l’é­coute. Comme un seuil sur lequel la veille s’im­pose.

Archi­tec­ture des geôles est aus­si écrit à qua­tre mains mais on ne peut iden­ti­fi­er ce qui vient de Ganz ou de De Bruy­ck­er, les écri­t­ures sont mélangées même si les tons sont en con­tre­point. Ce pré­cis d’ar­chi­tec­ture poé­tique est direc­tif voire dog­ma­tique mais le bâti­ment qu’il s’ag­it d’ériger impose, bien sûr, ses con­traintes. Les poèmes ressem­blent alors à un enseigne­ment ex cathe­dra à ceux qui se des­tin­eraient, par prédilec­tion, à ce type de con­struc­tion. Quoi qu’il en soit, édi­fier, c’est se dress­er vers le ciel et affirmer sa force à élever même si La prison du poème est tout entière con­tenue dans les mots qui la com­posent. J’aime cette énergie des bâtis­seurs.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°132 (2004)