Jean-Philippe Toussaint, La télévision

Artiste cherche société pour se mettre en spectacle (Sur La télévision)

Jean-Philippe TOUSSAINTLa télévi­sion, Minu­it, 1997

toussaint la televisionCinq ans après La réti­cence, Jean-Philippe Tou­s­saint sort un nou­veau roman qui a d’emblée con­nu un grand suc­cès. Pourquoi ? Sans doute parce que c’est un bon livre, toute la presse l’a proclamé. Mais encore ? 

Le per­son­nage cen­tral de La télévi­sion (il racon­te sa pro­pre his­toire) est un chercheur qui a obtenu une bourse pour écrire à Berlin un essai sur les rap­ports entre l’art et le poli­tique au XVIe siè­cle. Il a déjà un titre pour son étude : Le pinceau, en référence à celui qu’au­rait lais­sé tomber le Titien de­vant Charles Quint venu vis­iter son ate­lier, selon une légende dont s’est emparé Mus­set pour une de ses nou­velles. Con­tre toute at­tente, l’Em­pereur l’au­rait ramassé, s’incli­nant devant le pein­tre en hom­mage à son tal­ent. Mais la thèse à laque­lle cette anec­dote doit servir d’emblème ne sera jamais écrite, car l’au­teur achoppe dès le départ sur un point de détail, savoir com­ment il doit nom­mer son per­son­nage, Titien ou le Ti­tien, Tiziano ou Vecel­lio…

Il s’in­vente dès lors mille échap­pa­toires, alors même qu’il venait de décider une fois pour toutes qu’il ces­sait de regarder la télévi­sion pour se met­tre enfin au tra­vail. En somme, le roman racon­te com­ment avorte le pro­jet de thèse, com­ment, à la place du texte, s’é­coule un été de laborieuse oisiveté à Ber­lin, tan­dis que la femme (enceinte) du nar­rateur et son fils sont en vacances en Ital­ie. Pas­sant du XVIe siè­cle à la fin du XXedu pinceau au récep­teur de télévi­sion, on ne change pas pour autant de sujet, même si la ques­tion des rap­ports de l’art au poli­tique appa­raît de façon dégradée, se man­i­fes­tant sous le sceau du dérisoire, de l’im­puis­sance. C’est que le pro­jet nar­ratif de Tou­s­saint peut se lire comme une vaste entre­prise de dis­tinc­tion, qui per­met à l’écrivain d’affi­cher sa sin­gu­lar­ité sociale. Etein­dre son télé­viseur, c’est d’abord se démar­quer de la masse, du tout-venant des gens qui conti­nuent de tourn­er leurs yeux vers l’écran, pour adopter la posi­tion dis­tancée de l’ob­servateur : « Je regar­dais tous ces fais­ceaux lumineux chang­er ensem­ble devant moi, ou tout au moins par grandes vagues succes­sives et syn­chrones qui devaient corres­pon­dre aux dif­férents pro­grammes que cha­cun suiv­ait dans les dif­férents apparte­ments du quarti­er et j’éprou­vais à cette vue la même impres­sion pénible de mul­ti­tude et d’u­ni­for­mité qu’au spec­ta­cle de ces mil­liers de flash­es d’ap­pareils-pho­to qui se déclen­chent à l’u­nis­son dans les stades à l’oc­ca­sion des man­i­fes­ta­tions sportives. » On ne peut mieux dire.

Cette volon­té de sin­gu­lar­i­sa­tion car­ac­térise le per­son­nage à plus d’un titre. N’est-il pas bour­si­er, déjà, dans un pays qui n’est pas le sien, dont la cul­ture lui est en par­tie étrangère ? Il y a, de lui à eux, une dis­tance objec­tive qui lui per­met d’ex­ploiter avec esprit le reg­istre des dif­férences entre les men­tal­ités. Cela nous vaut par exem­ple quelques pages, cocass­es sur la gêne, vite sur­mon­tée, qu’un Français un peu raide peut éprou­ver quand il se retrou­ve, un dimanche d’été, dans un parc pub­lic de Berlin au milieu d’une foule d’Alle­mands com­plète­ment nus. (Au pas­sage, il note aus­si avec finesse une autre dif­férence, incar­née cette fois par un groupe de jeunes Turcs qui con­ser­vent, mal­gré la cha­leur, leur blou­son de cuir et leur quant-à-soi : l’autre de l’autre). On s’a­musera aus­si de bon cœur en décou­vrant la cat­a­stro­phe écologique que notre nar­ra­teur, décidé­ment un peu empoté, a réservé, pour leur retour de vacances, aux voisins qui lui avaient de­mandé de veiller aux plantes de leur appar­tement : ces Alle­mands tout de même, si sé­vères, si verts (Diront les lecteurs, tout heureux d’avoir eux aus­si l’oc­ca­sion de se démar­quer en se trans­for­mant en observa­teurs com­plices de la scène qu’on leur rap­porte, selon un ressort comique bien con­nu.)

Plus rad­i­cale­ment, le nar­ra­teur occupe aus­si une posi­tion retranchée par rap­port à ce lien social que con­stitue le tra­vail : je veux dire, le fait d’avoir à tra­vailler pour gag­n­er sa vie. Avec can­deur (ou cynisme, je ne sais trop), il assume le fait, générale­ment bien établi, qu’une fois obtenue la bourse con­voitée, il n’y a plus de compte à ren­dre à per­son­ne, sauf à ménag­er la sus­cep­ti­bil­ité du représen­tant de l’in­sti­tu­tion qui a octroyé l’ar­gent (pages comiques, encore une fois, sur cette rela­tion en porte à faux, dou­blée du plaisir de l’équiv­oque sex­uelle : Mon­sieur Menechius en est-il ?). Il ne reste plus, dès lors, à l’heureux béné­fi­ci­aire qu’à jouir de sa prébende en rebap­ti­sant du nom de tra­vail tout ce qu’il lui plaît de faire, c’est-à-dire, pour l’essen­tiel, glan­der, réfléchir, aller nag­er, observ­er d’un œil amusé la vie quo­ti­di­enne (exem­ple de sit­u­a­tion amu­sante : une femme de ménage qui râle pen­dant que le chercheur en disponi­bil­ité se prélasse à côté d’elle devant sa télé)… Beau­coup applaudiront. Les poli­tiques (ceux qui ont décou­vert Debord quand il s’est sui­cidé parce que Sollers en par­lait dans Le Monde) se féliciteront de l’il­lus­tra­tion con­crète que ce roman pro­pose de cer­tains de leurs principes, du type « à bas le tra­vail, vive la jouis­sance, méfions-nous de la société du spec­ta­cle », etc. Les esthètes (mais nous avons tous un peu des deux) apprécieront la sub­tile mise en abyme qui per­met, sous le ton de la déri­sion, d’ex­primer la dégra­da­tion du statut de l’artiste, son exclu­sion des cir­cuits soci­aux, en com­para­i­son avec une époque où les Princes hon­o­raient les créa­teurs ils aimeront aus­si le rap­port antithé­tique qu’on peut établir entre la grossesse épanouie de la femme du nar­ra­teur, et la sté­rilité — intel­lectuelle du moins, car pour le reste, il n’ar­rête pas de se van­ter — du sus­dit. Les philosophes (on a tous son Kant à soi) ne man­queront pas de soulign­er la perti­nence avec laque­lle l’au­teur analyse l’aliéna­tion audio­vi­suelle. Les soci­o­logues, sans nul doute, s’empresseront d’aller voir ce que dit le nou­veau Bour­dieu, inti­t­ulé — quelle coïn­cidence his­torique ! — Sur la télévi­sion. Qu’on ajoute à ce monde les jeunes gens en mal d’écri­t­ure, qui recon­naîtront comme leurs les dif­fi­cultés de l’artiste à pro­duire : voilà un pub­lic.

Ce livre affiche encore d’autres atouts, sty­lis­tiques en par­ti­c­uli­er (l’au­teur, par exem­ple, a le chic pour sépar­er à out­rance les propo­si­tions rel­a­tives de leurs antécé­dents, his­toire de bien mar­quer la désinvol­ture qu’il peut se per­me­t­tre envers les codes syn­tax­iques, tout en se gar­dant, bien en­ten­du, de met­tre la phrase en péril). Je ne parviens pas cepen­dant à y adhér­er totalement. Certes, tout cela est mené avec esprit, avec classe. Mais comme cet esprit de classe me paraît éloigné des seules sin­gu­lar­ités vraies qui, au plus intime, touchent à l’uni­versel !

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 97 (1997)