Guy Vaes : 111 films

Le cinéma de papa

Guy VAES111 films, pré­face d’An­dré Sem­poux, Le Cri, 2007

Poète, romanci­er (Prix Rossel pour L’En­vers en 1983), on en avait oublié que Guy Vaes était aus­si pas­sion­né de ciné­ma. Cri­tique même, dans la presse fran­coph­o­ne d’An­vers d’abord, à Spé­cial dans les années sep­tante ensuite. En coédi­tion, Le Cri et l’A­cadémie royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es pub­lient 111 de ces chroniques, par­mi le demi-mil­li­er de comptes ren­dus parus dans ce seul mag­a­zine, entre 1970 et 1983. L’ou­vrage a été organ­isé et pré­facé en con­nivence par André Sem­poux.

Et c’est tout le bon ciné­ma de ces années-là qui défile, des chef-d’œu­vres ou des diver­tisse­ments qui nous avaient plu remon­tent à la mémoire, Amar­cordLe mes­sager de Losey, Pain et choco­lat, les grandes heures du ciné­ma ital­ien, du Jardin des Finzi-Con­ti­ni au ciné­ma poli­tique du Bour­geois petit petit, les bons Syd­ney Pol­lack, les pre­miers Woody Allen, les pre­miers Ken Loach, le meilleur d’Alt­man, de Bergman, et ce film de René Allio, Moi, Pierre Riv­ière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère qui vient d’in­spir­er une suite à Nico­las Philib­ert. Ce sont aus­si les grandes heures d’une cri­tique a‑t-on envie de dire, de celle qui savait lire un film avec des yeux de pein­tre. «Ain­si débute, écrit Guy Vaes, dans l’at­mo­sphère com­pacte des Mangeurs de pommes de terre de Van Gogh, un ver­nis doré en plus, le film de Robert Alt­man Mc-Cabe et Mrs Miller.» Mais Paul Del­vaux, Chiri­co, Munch sont de la même élo­quence pour décrire une atmo­sphère, un grain, un cadrage.

Quelle mer­veilleuse idée que de pub­li­er ces bil­lets d’humeur ent­hou­si­astes ou mécon­tents faisant hon­neur aux artistes, au spec­ta­teur et au lecteur. Car le film est pré­texte à l’écrivain pour ouvrir toutes les portes du sen­si­ble, du texte et du sous-texte, à nous met­tre sur les chemins de la rêver­ie éveil­lée qu’il aime tant, der­rière une caméra qui saisit, bal­aie ou laisse échap­per à des­sein. Et de fustiger les surlig­nages grossiers. Moi qui tenais La mort à Venise de Vis­con­ti pour un chef-d’œu­vre absolu, je décou­vre que «Thomas Mann écrit comme un pom­pi­er», et dans la foulée que Vis­con­ti «rate son sujet» en rajoutant une couche pour traduire «ce qui est solen­nel avec solen­nité, sophis­tiqué avec sophis­ti­ca­tion […]!» Et de citer Joyce : «Quand il dépeint la vul­gar­ité de Dublin, il innove sur le plan formel, ne verse jamais dans la vul­gar­ité.» Quelle leçon d’analyse…

Guy Vaes est à la fête lorsqu’il peut à la suite de Felli­ni, déam­buler dans Rome comme il le fit à Anvers ou à Lon­dres. «Qu’est-ce qu’une ville? Les Guides bleus ont moins d’é­pais­seur qu’une fiche sig­nalé­tique? […] Pour bien décrire une ville, il faut l’i­den­ti­fi­er à son expéri­ence la plus intime. Il faut l’avoir vécue, car la ville en soi est illu­sion. Alors, à la porte les options poli­tiques et sociales, l’his­toire et autres fari­boles. Tout devient psy­cholo­gie en actions, en images.» Ce qui vous sub­merge, et dans lequel trou­ver son pro­pre sen­tier est salué par un cri­tique qui loue la com­plex­ité jusque dans les mots choi­sis, ain­si l’hu­mour anar­chique de Woody Allen est «le chola­logue de l’e­sprit», le réc­it de La nuit améri­caine est «con­tra­punc­tique». Et de faire l’éloge «du lan­gage pha­tique» de Gene Hack­man et d’Al Paci­no dans L’épou­van­tail.

Le ciné­ma sous la plume du cri­tique Guy Vaes est un être vivant, qui per­met d’en­tr­er sans effrac­tion – c’est si rare en ce moment au ciné­ma – dans «ce que la vie à d’in­sai­siss­able, de rebelle à toute approche directe».

Sophie Creuz


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 149 (2007)