Véronique Daine : trouver sa langue pour vivre

veronique daine

Véronique Daine

Véronique Daine est encore mal con­nue. Elle pub­lie peu. Elle écrit dans la retenue, le silence. De la poésie, des frag­ments. En prenant son temps. En inau­gu­rant un temps hors du temps. En cher­chant, en elle-même, l’endroit exact où elle n’est plus elle mais plurielle, le lieu où son human­ité rejoint l’humanité de cha­cun. Son dernier recueil de frag­ments, Extrac­tion de la peur, a reçu le prix Mar­cel Thiry 2017. 

Com­ment en êtes-vous arrivée à écrire de la poésie, alors qu’étudiante, vous étiez davan­tage attirée par la prose ?
Je n’ai jamais été par­ti­c­ulière­ment attirée par le romanesque, mais plutôt par le frag­ment. Depuis mes études en philolo­gie romane, je suis une grande admi­ra­trice de l’œuvre de Pas­cal Quig­nard. Vers l’âge de trente ans, j’ai com­pris que la poésie man­quait à ma vie. Je n’en lisais pas et pen­sais encore moins à en écrire un jour. Quand j’ai com­mencé à en lire, je n’y pen­sais pas en tant qu’écriture, mais au fur et à mesure, je me suis sen­tie cap­tée, cap­tivée, ten­tée. Le désir de m’y met­tre est venu, tout en sachant que je n’irais pas vers une poésie ver­si­fiée, cod­i­fiée. Les frag­ments, eux, me touchaient depuis presque tou­jours et ils con­tin­u­ent à le faire, au point que je pense en écrire de plus en plus.

Les textes de vos pre­miers recueils étaient courts, ne comp­taient que quelques mots. Ils se sont allongés depuis R.B (2010). Est-ce à cela que vous faites allu­sion quand vous dites que votre écri­t­ure va davan­tage vers le frag­ment ?
Je crois que l’évolution de l’écriture est surtout, pour moi, une ques­tion d’audace. Au début, je n’osais pas trop. Je sur­veil­lais mes textes, ceux que je mon­trais étaient tail­lés, ciselés ; je me cen­surais. Avec la pub­li­ca­tion de mes recueils et la recon­nais­sance, toute rel­a­tive, qu’ils m’ont apportée, j’ai reçu comme une sorte d’autorisation à ne plus me sur­veiller, à aller de plus en plus loin dans mon écri­t­ure, à être davan­tage moi-même, à ne plus écrire des textes minus­cules hyper tra­vail­lés.

Ce serait le monde extérieur qui vous aurait per­mis d’atteindre une cer­taine lib­erté intérieure ?
Peut-être, oui. J’ai tou­jours l’impression que le lan­gage est comme la terre, com­posée de strates. Lorsque j’en explore une et que j’ai l’autorisation de le faire, je peux con­tin­uer à m’enfoncer, à en creuser une autre. Si mon tra­vail n’était pas reçu, s’il était con­damné, je crois que je me con­damn­erais moi-même.

Qu’a de spé­ci­fique, pour vous, la poésie ?
Elle est avant tout une recherche sur l’écriture, le lan­gage. Sa matière pre­mière n’est pas le sens mais l’écriture. L’écriture est pour le poète le bois ou la pierre du sculp­teur. Un romanci­er ne tra­vaille pas que le lan­gage, il tra­vaille aus­si une his­toire. Mais quand je lis un roman, l’important pour moi reste la façon dont le lan­gage est tra­vail­lé.

Quel est ce tra­vail sur le lan­gage dont vous par­lez ?
Le tra­vail sur le lan­gage, c’est avant tout la recherche d’une langue. J’ai l’impression que l’école, et plus par­ti­c­ulière­ment l’école pri­maire où on apprend à lire, à écrire, casse, mutile chez les enfants la langue qu’ils ont en eux. Il faut par­fois toute une vie pour retrou­ver quelque chose de cette langue-là. Ce n’est pas qu’il exis­terait une langue de l’enfance mais plutôt que cha­cun aurait une langue à soi. Tra­vailler à retrou­ver cette langue, et la retrou­ver par moments, peut, peut-être, sauver la vie ; en tous les cas, elle a sauvé la mienne. Je me suis ren­du compte, mais je ne sais pas la per­ti­nence de cela, que lorsque j’écris, je par­le à la langue comme si elle était ma mère. Est-ce que c’est cela la langue mater­nelle ? Je n’en sais rien. Je ne peux pas l’expliquer mais il y a quelque chose de ce rap­port-là dans l’écriture, une ques­tion de survie, d’aller la chercher cette langue-là, cette langue dans laque­lle sur­vivre. La langue courante ou la langue académique ne per­met pas de vivre, de sur­vivre. Elle est blessante, elle ment. Elle a tou­jours men­ti. Il faut trou­ver celle qui ne ment pas. Mon tra­vail est de me réin­ven­ter une langue à cha­cun de mes recueils. Si je regarde en arrière, l’impression que me lais­sent les recueils que j’ai pub­liés, est que cha­cun d’eux s’avère être la recherche d’une langue. Au cours de l’écriture du recueil, je trou­ve cette langue, mais lorsqu’il est fini, elle n’est déjà plus valide, elle ne per­met déjà plus de vivre. Je dois, alors, à nou­veau, repar­tir en quête d’une langue nou­velle. Je n’écris pas en pen­sant au livre que je suis en train de faire. Mais à un moment, j’écris un texte, et il s’avère qu’il sera le dernier du recueil, sans que je sache pourquoi. Après lui, la langue que j’ai trou­vée ne par­le plus.

Vos textes sem­blent nour­ris d’absence…
Effec­tive­ment. Ils sont écrits avec ou à par­tir de l’absence. Peut-être, plus pré­cisé­ment, d’un manque. Mais je ne sais pas de quoi ni de qui. Prob­a­ble­ment, d’un manque qui proviendrait de la langue. Je ne suis pas unique en cela, c’est le cas de nom­breux écrivains.

Quelle dif­féren­ci­a­tion feriez-vous entre un poème et un frag­ment ?
Dans mon tra­vail, je n’en vois pas beau­coup. Cer­tains recueils sont plus écrits en vers que d’autres, on pour­rait dire alors que ce sont des recueils de poèmes et que les autres sont des recueils de frag­ments. Mais pour moi, on appelle cela comme on veut. On pour­rait dire de tous mes textes qu’ils sont des frag­ments. On les classe par­fois dans la caté­gorie « écri­t­ure poé­tique ». Mon éditrice, quant à elle, les appelle des pavés.

Le ressasse­ment est-il un des moteurs de votre écri­t­ure ?
Mon écri­t­ure, c’est trois pas en avant, deux en arrière, comme une pro­ces­sion. Je répète ce que je viens de dire et qui a été un pas dans cette langue que je cherche. Quand j’ai sen­ti ce pas en avant, il faut que je le redise pour pou­voir faire le pas suiv­ant.

daine extraction de la peur

À la pre­mière lec­ture, les textes d’Extrac­tion de la peur, votre dernier recueil paru, ont l’air abstrait ; à la relec­ture, on décou­vre qu’ils sont, au con­traire, très con­crets.
Tout ce que con­ti­en­nent les textes est là autour de nous, dans cette pièce où nous sommes en train de par­ler. Le coussin à car­reaux, la tasse… Ma vision de la poésie a changé depuis mes débuts, depuis que j’ose davan­tage. Avant, je pou­vais avoir l’impression que la poésie devait être très intel­lectuelle, mais au fur et à mesure, je me suis ren­du compte que la poésie n’était pas cela ; elle était dans mon quo­ti­di­en ; c’est ce qui est là, sous mes yeux, au moment où j’écris. Mon tra­vail est aus­si de trou­ver la fron­tière entre ma vie per­son­nelle, qui n’intéresse per­son­ne, et ce qui est une part com­mune, partage­able. Au fond, tout, même l’hyperquotidien peut être matière à, je ne vais pas dire poésie, mais matière à écri­t­ure.

Est-ce la lec­ture de cer­tains écrivains qui a nour­ri votre approche de l’écriture ou est-elle issue de votre pro­pre tra­vail ?
Je dirais les deux. Je n’ai pas d’écrivain phare à pro­pre­ment par­ler, à part, comme je l’ai déjà évo­qué, Pas­cal Quig­nard. Ce qui me touche surtout, me nour­rit, ce sont des moments, des ren­con­tres. Ces dernières années, l’écriture de Lam­bert Schlechter a pu libér­er la mienne. Il tra­vaille beau­coup avec le quo­ti­di­en, il pub­lie tous les jours sur Face­book.

Quel est votre rap­port à la lis­i­bil­ité de vos poèmes ?
Je n’ai pas l’impression qu’ils man­quent de sens. Dans mes pre­miers textes, peut-être que le sens se don­nait moins facile­ment. Ils étaient plus com­pliqués, plus abstraits ; en revanche, un recueil comme Extrac­tion de la peur est écrit au pre­mier degré. J’écris comme je ressens les choses, comme je les vis, je n’ai aucune envie de les obscur­cir. Ce qui pour­rait paraître dif­fi­cile, c’est que les choses ne sem­blent pas liées entre elles. Je les pose comme ça, comme elles me vien­nent. Je n’ai pas le sen­ti­ment d’être dif­fi­cile à lire, même si on me dit par­fois le con­traire. Le sens, comme je l’ai déjà évo­qué, n’est pas ce que je recherche en pre­mier ; je cherche avant tout un rythme. Un rythme qui s’inscrit dans le sens. Un texte, pour moi, est avant tout un ensem­ble de bat­te­ments. L’année dernière, lors d’une vis­ite médi­cale, le doc­teur, après avoir pris mes pul­sa­tions car­diaques, m’annonce qu’elles sont au nom­bre de soix­ante-huit. J’ai pen­sé soix­ante-huit, cela me dit quelque chose… Ren­trée à la mai­son, j’ai lu mes poèmes en rythme, en comp­tant leurs pul­sa­tions. Eh bien, leurs pul­sa­tions étaient de soix­ante-huit égale­ment. Le rythme du corps est ancré dans la poésie ou l’écriture. Le texte a un rythme biologique. Le poète québé­cois Jean-Marc Des­gent, un grand gail­lard tou­jours enragé, en colère, marche énor­mé­ment, je dirais même qu’il trace. Ses poèmes ont exacte­ment le même rythme que sa marche. Je con­nais le rythme de mes textes, je n’en cherche pas d’autre. Je ne peux pas dire assuré­ment que le rythme crée la phrase ou, au con­traire, que la phrase crée le rythme. J’aurais tout de même ten­dance à penser que le rythme cherche une phrase qui va se pos­er sur lui. Ou peut-être même sim­ple­ment des syl­labes qui vont dire cette pul­sa­tion. Atten­tion, cela n’exclut pas le sens. Il en faut ! Un texte ne peut pas être com­posé que de sig­nifi­ants, que de choses comme « pim pam pom ».

Est-ce que, comme cer­tains écrivains, écrire sur rien serait un absolu qui vous tente ? Qu’il n’y ait que de l’écriture et rien d’autre…
Je voudrais pou­voir met­tre en marche quelque chose qui fonc­tionne tout seul, presqu’en automa­tique, que l’écriture écrive toute seule et qu’elle ne dise rien. Mais en même temps, les mots sont là, ils exis­tent, avec leurs sig­nifiés.

Pourquoi utilisez-vous aus­si peu la ponc­tu­a­tion ? Dans Extrac­tion de la peur, il n’y en pas du tout. Dans R.B., elle est parci­monieuse…
La ponc­tu­a­tion est un point dif­fi­cile pour moi. J’ai l’impression qu’elle ratio­nalise l’écriture. Je n’ai pas de principe la con­cer­nant, c’est comme je le sens. Elle me gêne un peu. Quelqu’un m’a fait remar­quer que lorsque je lis orale­ment Extrac­tion de la peur, je remets de la ponc­tu­a­tion là où il n’y en a pas à l’écrit. Pourquoi est-ce que je ne l’écris pas alors ? J’ai un flux en moi que j’essaie de capter, de repro­duire, et met­tre de la ponc­tu­a­tion, c’est canalis­er, ratio­nalis­er ce flux qui n’est pas rationnel… En lisant mes textes sans ponc­tu­a­tion, on peut avoir des hési­ta­tions, ne pas tou­jours savoir si le mot appar­tient à la phrase en cours ou à la suiv­ante, par exem­ple. Cette absence de ponc­tu­a­tion écrite ouvre le texte à d’autres sens.

Est-ce que vous vous posez la ques­tion de la clas­si­fi­ca­tion de vos textes ?
Les caté­gories que l’on nous a appris­es pour par­ler de la lit­téra­ture sont dépassées. Elles enfer­ment les choses. Beau­coup d’auteurs d’aujourd’hui appar­ti­en­nent à plusieurs caté­gories à la fois ; par­fois même à aucune. Le vivant est dans le tra­vail de l’écrivain, quand il est face à son texte, face à sa pro­pre recherche. Tant qu’on est en recherche, on est vivant. On nous a peu ouverts aux écri­t­ures mar­ginales, dérangeantes. On enseigne des écri­t­ures extrême­ment clas­siques.

Quelle place occupe l’écriture dans votre vie ?
Je voudrais tout d’abord rap­pel­er que les hommes ont moins de dif­fi­cultés à se pos­er en tant que créa­teurs que les femmes. Les femmes ont encore des dif­fi­cultés à ne pas aller repass­er, faire la vais­selle, le ménage. Dans ma généra­tion, je trou­ve que l’on val­orise davan­tage la créa­tion mas­cu­line. Dans mon enfance, écrire et devenir écrivain était un rêve pour moi, mais à douze ans, quand les autres veu­lent devenir médecin, avo­cat… et que vous dites que vous voulez devenir écrivain, vous com­mencez à sen­tir que vous faites tache… J’ai donc enter­ré cela en moi le plus pro­fondé­ment pos­si­ble. J’ai fait tout ce que je pou­vais pour l’assassiner. Je me suis vrai­ment beau­coup cen­surée avant de don­ner de la place, dans ma vie, à l’écriture. Encore main­tenant, il m’est par­fois dif­fi­cile d’accepter qu’écrire est la chose la plus impor­tante de ma vie, qu’il y a une néces­sité à la fois dans le corps et dans la tête. L’écriture est comme une gueule de mon­stre tou­jours présente, qui me dévore, et moi je devais lui résis­ter. Il y avait les enfants à élever, il fal­lait gag­n­er sa vie, sor­tir le chien, faire les cours­es, pré­par­er à souper. J’ai résisté comme je pou­vais à ce truc qui me bouf­fait ; j’ai essayé de l’anéantir tant que j’ai pu…

Qu’est-ce qui a fait que vous avez échoué à l’assassiner ?
C’était plus fort que tout, c’était là en moi, je n’y suis pas arrivée. Et je dirais, heureuse­ment que j’ai échoué car, finale­ment, c’est écrire qui me donne le plus grand des bon­heurs… Je ressens par­fois de la honte en dis­ant cela alors que j’ai des enfants, un mari… Mais nous ne sommes pas dans le même reg­istre de sen­ti­ments… Oui, écrire est ce qui me rend la plus heureuse.

Avez-vous essayé d’autres écri­t­ures que l’écriture poé­tique ?
Non, cela a tou­jours été cela. Si je regarde mes jour­naux de jeunesse, il y avait déjà beau­coup de cela. L’écriture a changé, bien évidem­ment, mais pas la démarche.

Le temps est une de vos obses­sions. Est-ce que le temps du poème est le même que celui dans lequel on vit ?
Pour moi, le temps con­corde avec l’approche de la mort. J’espère qu’elle n’est pas pour tout de suite, mais claire­ment, elle est dans ma pen­sée. Le temps de l’écriture est un temps en dehors du temps. Je perds tout repère de ce qui se passe à l’extérieur et de la durée quand j’écris. Je ne sais pas si cela se ressent dans le texte ou pas. Je me rends mieux compte de la place du silence dans mes textes que de celle du temps. Le silence est une matière que je tra­vaille. Quand j’écris, je suis dans le silence, il n’y a pas de musique, il n’y a per­son­ne d’autre, je touche le silence. Il fait par­tie inté­grante du tra­vail.

La peur aus­si est très présente dans vos textes, et pas seule­ment dans le dernier recueil. Avez-vous peur de quelque chose en par­ti­c­uli­er ?
C’est une peur que je qual­i­fierais, mod­este­ment, d’existentielle : une peur de la mort, de vieil­lir aus­si. Je suis dans la peur tout le temps, et mes textes aus­si. Cette peur de la mort se dit sous dif­férentes formes. Je ne dirais pas qu’elle est présente dans le quo­ti­di­en. Dans la vie courante, on ne dit pas ce qui est pro­fond en nous. Je ne suis pas angois­sée par la mort au jour le jour, et pour­tant cette peur se dépose dans l’écriture. Nulle part ailleurs. Peut-être est-elle la matière prin­ci­pale de mon écri­t­ure…

Michel Zumkir

Bibliographie de Véronique Daine

Infirme est le nom, L’Ar­bre à Paroles, 2003.
On par­lera dans le vide, L’Ar­bre à Paroles, 2004.
Glaires, L’Ar­bre à Paroles, 2005.
Fin des révoltes et com­mence­ment des let­tres, L’Ar­bre à Paroles, 2006.
La divi­sion des choses, Le Tail­lis pré, 2010.
R.B., L’herbe qui trem­ble, 2010.
Extrac­tion de la peur, avec des pein­tures d’Alain Dulac, L’herbe qui trem­ble, 2016.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°199 (2018)