La peur aux trousses

Véronique DAINE, Alain DULAC (ill.), Extrac­tion de la peur, L’herbe qui trem­ble, 2016, 72 p., 14€

daineTout au long des cinq par­ties qui com­posent son dernier recueil, Véronique Daine se garde bien de repren­dre son souf­fle. Ici, aucun signe de ponc­tu­a­tion per­me­t­tant au lecteur de lever la tête. L’écriture cur­sive, par­fois acérée, coule et se déverse telle une fugue de Bach jouée en stac­ca­to. Un débit ver­bal qui irrigue, comme le flux san­guin, tous les recoins du corps. C’est que les mots de l’auteure s’infiltrent juste­ment dans ces zones d’ombre pour tra­quer nos angoiss­es les plus pro­fondes. Celles tapies dans les replis d’une chair flétrie ou dans la pénom­bre d’une (veine) cave. Ces peurs vis­cérales qui nous rap­pel­lent que les tripes sont bien logées au cœur du ven­tre, quand la boule d’angoisse fait chavir­er l’âme. Allitéra­tive, métaphorique, sou­vent hal­lu­cinée, la langue est per­cu­tante, dit le monde et les êtres tels qu’ils sont, c’est-à-dire sou­vent ter­ri­fi­ants. Les images dès lors s’entrechoquent, font cra­quer le reste de ver­nis lyrique auquel on pen­sait pou­voir se rac­crocher. 

deux nuits de petite pluie pour emporter le mer­veilleux grand bel été sans fin d’une vie dans les zones     du corps sans excep­tion deux pluies de petite nuit pour que la nigre­do le règne nègre le craille­ment     aigre s’installe à cran d’arrêt dans le cloud des jardins cois deux nuits deux pluies petites petites petites  pour la peur prospère paradant comme tou­jours depuis l’os ancien accep­té jusqu’à la veine cave et   retour à l’iliaque sans y croire plus que ça

Con­sciente que le poème habite ce monde, Véronique Daine ne perd pas de vue la réal­ité qui s’offre nue au lan­gage et que celui-ci se doit en quelque sorte de faire ren­dre gorge. Faits divers sor­dides par exem­ple que l’auteure épin­gle pour ques­tion­ner, inter­peller notre sournoise atti­rance vers la faille que le quo­ti­di­en ne cesse de dévoil­er. On le sait, l’histoire, la petite comme la grande, n’est pas avare de ces entre­pris­es de dévas­ta­tion des corps, corps brisés, anéan­tis par l’autre ou sim­ple­ment par soi-même.

Si le con­stat lucide sem­ble plutôt som­bre, une lueur sub­siste néan­moins qui est peut-être à chercher dans l’acte créa­teur, dans sa capac­ité à renou­vel­er sans cesse le ques­tion­nement méta­physique. Témoins les notes qu’égraine, en fin de vol­ume, l’auteure ren­voy­ant à ces références cul­turelles qui balisent le texte comme autant de moments d’échappement. Ce sont peut-être celles-là, un extrait de Bach, une image du film Tan­go libre de Frédéric Fonteyne, un poème de Dar­wich chan­té par Bashung, qui rem­pla­cent en quelque sorte la ponc­tu­a­tion man­quante – vir­gules d’espoir – et qui per­me­t­tront à terme d’extirper du corps, cette peur ances­trale, cette ary­th­mie sécu­laire. Quant aux pein­tures à l’encre ou à l’huile d’Alain Dulac qui épousent à mer­veille le texte, elles agis­sent comme les traits d’union entre les dif­férentes par­ties du livre.

Réc­i­tatif con­tre la peur, le recueil de Véronique Daine se lit d’une traite car pour devancer la peur aux trouss­es, il est préférable de ne pas s’ar­rêter!

Rony DEMAESENEER