Antoine WAUTERS, Nos mères

Un roman de la résilience

Antoine WAUTERS, Nos mères. Verdier, 2014

Jeune garçon très imag­i­natif, pas­sion­né de musique et d’opéra, Jean vit seul aux côtés d’un grand-père malade et d’une mère à la fois aimante, tyran­nique et anx­ieuse. L’époque et le pays sont impré­cis, mais l’on décou­vri­ra peu à peu qu’il s’ag­it d’un vil­lage libanais, non loin de Bey­routh, durant la guerre civile qui a dévasté le pays entre 1975 et 1990. Le père est mort tor­turé par des mili­ciens, ce dont ses proches ne parvi­en­nent pas à faire leur deuil. Or, loin de tout réal­isme doc­u­men­taire, ces faits dra­ma­tiques sont nar­rés selon les modes de la sub­jec­tiv­ité enfan­tine. Ain­si, dans les his­toires qu’il se racon­te afin de meubler son esseule­ment, Jean ne dit jamais « je » mais « nous », « ma mère » mais « nos mères », comme pour mieux « diluer nos souf­frances en frag­men­tant nos vies ». Moins fan­tasque qu’il n’y parait, ce procédé a pour effet de trou­bler la fron­tière entre réal­ité et fic­tion, avec toute­fois une diver­gence de taille car, si « les mères » ne sont jamais dis­tin­guées, les frères sont davan­tage indi­vid­u­al­isés : Moukhtar, Tarek, Pierre, Abdel Salam et surtout Char­bel, « notre chef ».

Le rap­proche­ment s’im­pose avec les pre­miers romans de Sav­itzkaya, en par­ti­c­uli­er La tra­ver­sée de l’Afrique : réc­it émail­lé de con­tra­dic­tions, mélange de faits réels et chimériques, insis­tance sur le men­songe, abon­dance d’an­i­maux, absence du père, sans oubli­er cette « grotte » retirée, en réal­ité une soupente, à la fois cachette et exil, par­adis et enfer… Tous ces traits, cepen­dant, vont s’estom­per au fur et à mesure que l’his­toire s’or­gan­ise. Le grand-père finit par mourir, tel « du caramel fon­du au soleil ». Jean est envoyé à l’or­phe­li­nat Saint-Chœur, mais celui-ci est la proie d’un incendie où péris­sent plusieurs enfants, tan­dis qu’au-dehors les mili­ciens con­tin­u­ent de tir­er. Le garçon est alors envoyé dans un vil­lage en France pour y être adop­té. Au seuil de la deux­ième par­tie, le lecteur s’in­ter­roge : la douloureuse chaine des deuils et des déracin­e­ments sur fond de guerre va-t-elle s’in­ter­rompre et laiss­er place à une nou­velle vie ?  Devenu ado­les­cent, Jean parvien­dra-t-il à sur­mon­ter l’e­spèce de malé­dic­tion qui a jusqu’i­ci forgé son exis­tence ?

La ques­tion ain­si posée est assuré­ment celle de la résilience, capac­ité d’une vic­time à sur­mon­ter les trau­ma­tismes qu’elle a subis, au lieu de gliss­er dans la dépres­sion ou la délin­quance. La chape de silence dont, au Liban, les adultes avaient l’habi­tude de cou­vrir les évène­ments dra­ma­tiques (« la guerre ? mais quelle guerre ? ») con­stitue pour le garçon un hand­i­cap aggra­vant. « Tout ce qui n’est pas dit nous tue à petit feu », écrira-t-il dans sa nou­velle demeure, en proie au désar­roi et aux pen­sées sui­cidaires…  Bizarrement, ce n’est pas un « vrai » cou­ple qui l’a adop­té, mais une femme désem­parée qui ne vit pas chez son com­pagnon, souf­fre de fragilité nerveuse et de fatigues inex­plic­a­bles, insiste pour être appelée « maman ». Les con­di­tions d’une recon­struc­tion psy­chologique sem­blent bien loin. Et pour­tant, plusieurs éclair­cies vont sur­gir dans ce som­bre tableau : Jean fait la con­nais­sance d’une condis­ci­ple nom­mée Alice et décou­vre la joie d’un sen­ti­ment amoureux réciproque ; il s’en­t­hou­si­asme pour la lec­ture, encour­agé par un pro­fesseur de français ; de poème en poème, sa voca­tion d’écrivain s’af­firme chaque jour davan­tage…

Mais surtout – et c’est ici que la résilience se fait pleine­ment jour –, frap­pé par la fragilité psy­chique de sa mère adop­tive (mali­cieuse­ment prénom­mée Sophie), le jeune homme entre­prend déli­cate­ment de l’aider à se dépêtr­er. D’abord mod­este­ment, en se fix­ant plusieurs « bonnes réso­lu­tions » dont il escompte un effet apaisant. Ensuite en aidant Sophie à revis­iter son enfance trau­ma­ti­sante sous la houlette d’un père à la fois despo­tique, pieux, mani­aque, colérique, vio­lent. La troisième par­tie du roman est tout entière con­sacrée à cette remé­mora­tion, sous la plume d’un Jean devenu comme omni­scient, et qui sans le savoir parachève sa pro­pre cathar­sis en œuvrant à celle de sa nou­velle mère. Réus­sira-t-il cette sorte de thérapie impro­visée ?  On ne le saura pas, mais là n’est pas l’essen­tiel. Venir en aide à l’autre est le signe qu’on a pu assumer ses pro­pres deuils, larguer ses rancœurs, sur­mon­ter blessures et frus­tra­tions, accé­dant ain­si à une forme de lib­erté apaisée. Tout ce qu’il y avait de lumineux et de chaleureux jadis dans le petit vil­lage de la mon­tagne libanaise, l’im­pétueuse affec­tion mater­nelle, les moments de bon­heur avec le père sur le rivage méditer­ranéen, la musique de Bach et de Ver­di, tout cela n’au­ra pas été vain.

Daniel Laroche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 181 (2014)