Yvon Givert, Le lit du nomade

Du poème oublié

Yvon GIVERT, Le lit du nomade, Unimuse, 1992

Qu’on se le dise après Borges : la Bib­lio­thèque de Babel s’érige ab aeter­no en mémo­r­i­al du dés­espoir infi­ni. Car cer­tains livres y de­meurent à jamais inac­ces­si­bles, incon­nus de tous et pour tou­jours; et la colère de l’homme n’y peut mais. A l’é­tagère de la poésie belge fran­coph­o­ne, maints recueils se calfeu­trent sur un sec­ond ray­on. Ni vu ni con­nu : le poème passe, sans annonce ni cri­tique — et peut-être sans lecteur.

Pub­lié voici près d’un an, Le lit du nomade d’Yvon Givert mérite pour­tant mieux que l’ou­bli où nous l’avons lais­sé. L’au­teur y tran­scrit une parole qui a émergé de la blan­cheur des pages et de la nudité des murs pour vain­cre la ten­ta­tion du silence. Le motif de la prison, lieu clos où se nient les vel­léités d’ex­pres­sion, s’avère donc récur­rent dans un recueil où le vide même paraît lieu de recherche, d’ap­pel à la créa­tion :

Prison de peau

La noix mûrit sa cara­pace

Le vide ronge l’in­térieur appelle les cris des gri­ots

Fou­et pour la danse quand l’é­cho déjante l’é­corce du mot

D’un univers de la carence où se fis­sure l’u­nité du sujet, les poèmes d’Yvon Givert tra­cent les graf­fi­tis sou­vent douloureux, mais aus­si ironiques. Car le poète s’au­torise des temps de relâche­ment, où la ten­sion tra­gique cède le pas à l’hu­mour. Par fines touch­es, d’el­lipse en ellipse, il ébauche une saynète qu’il inter­rompt dans le para­doxe ou dans l’as­so­ci­a­tion délibéré­ment saugre­nue. Ain­si évoque-t-il l’huissier avec « un papil­lon blanc col­lé à ses basques ». Sans doute est-ce pré­cisé­ment dans le trait d’es­prit digne d’un Chavée qu’il nous séduit le moins. Nous y percevons cer­taine facil­ité quand l’au­teur peut si judi­cieuse­ment se met­tre à l’é­coute de nos frayeurs latentes et de nos mau­vais songes :

L’or­age a fouil­lé l’orchidée jusqu’à la cham­bre réservée où dort l’en­fant bleu

L’hor­reur est nue

Capa­ble de pos­er « les cris de rage les aveux » de l’être en veine de verbe, Yvon Givert éta­blit de plein droit les enjeux d’une poésie puisant dans les mots de la tribu pour s’ou­vrir sur le monde. Et le malaise intime s’énonce sans com­plai­sance pour soi-même, ni insis­tance agaçante sur les doutes inté­rieurs. Le je se lais­serait plutôt emporter dans le tour­bil­lon ludique d’une parole dé­bridée :    « Je me chas­se m’al­lèche m’ap­pâte me con­trains / me traque me débusque » . Il n’est ici pour­tant aucune imper­ti­nence stylis­tique, ni aucune audace diri­mante. Seule s’im­pose, d’un lieu de silence à l’autre, une sin­gulière musique ver­bale. De celles qui accom­pa­g­nent longtemps le lecteur.

Lau­rent ROBERT

Le Car­net et les Instants n° 78, 15 mai — 15 sep­tem­bre 1993