Ben Arès et Antoine Wauters, Ali si on veut

Le cœur malgache 

Ben ARÈS et Antoine WAUTERSAli si on veut, Cheyne, 2010

ares wauters ali si on veutCe livre de poèmes est empreint de mys­tère. Il est tis­sé de mille choses rompues. On y pénètre dans un pays « sans autre faim que la langue, que sa marche obstinée », un pays de berg­ers dont Ali est le héros. Il con­vient d’abord de le par­courir d’une traite, sans autre souci que d’en goûter les saveurs étranges. Il faut d’abord en recueil­lir « la braise, source mère du plaisir ». L’énigme du cœur est partout présente, de la nais­sance à la mort. Le lecteur désori­en­té ne touchera aux fonde­ments du poème que lorsqu’il aura aban­don­né tout repère et se lais­sera con­duire « de babil en babil, en toute céc­ité ».

Le glos­saire de mots mal­gach­es qui clôt le livre nous four­nit quelques clés et éclaire ce rit­uel « du retourne­ment des morts où le poème » s’enracine. Est-ce retour au sein mater­nel et recherche « de tout ce lait per­du », cette sai­son splen­dide de secrets que l’on n’ébruite pas, silence façon­né de tant de couleurs chaudes, désert et maquis aux chemins brûlants.

Ali a douze ans, gar­di­en des boucs et des cabris. Sa vie brève est une course lumineuse et riche de mille accents. Elle ébauche « une forme nue et par les mots qui l’évoquent sauve l’enfance, l’aimée ». C’est au Can­tique des Can­tiques qu’elle emprunte les traits, avec un éro­tisme naturel. Cette femme « si calme qu’on la dite folle, un som­meil de vol­can, au zénith un silence » est l’initiatrice du garçon et celle par qui survient la fêlure « une fois le pre­mier foutre ». Car la bar­que nav­igue dans l’obscurité et la chair est sans con­nais­sance. De cette incon­nais­sance vien­dra « la nou­velle nais­sance, la fine promesse d’un avenir à la noire ». Et Ali, ce rêveur au cœur rugueux per­met au lecteur « d’être et d’oublier d’être », loin de l’Europe qui se tait. Reste, le livre une fois fer­mé, le mys­tère de cette écri­t­ure où s’accordent, sans qu’on puisse les déli­er, les voix de deux poètes.

Serge Meu­rant


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°165 (2011)