Ariane Lefort : « L’écriture, c’est vraiment un drôle de bazar »

Ariane Le Fort

Ari­ane Le Fort

Le 3 décem­bre 2003, Ari­ane Le Fort a reçu le Prix Rossel pour son roman Beau-fils, un vrai roman de lit­téra­ture actuelle à par­tir d’un sujet qui, d’ordinaire, a plutôt les hon­neurs des émis­sions de radio/télévision ou des mag­a­zines féminins : la rela­tion entre une femme et le fils de son (ex-)compagnon. Retour sur la nais­sance, l’écriture, la récep­tion du livre ain­si que sur le méti­er d’écrivain(e).

Com­ment avez-vous écrit le roman Beau-fils ?
Ari­ane Le Fort En fait, mon mari avait déjà des enfants lorsque je l’ai ren­con­tré, et je me suis donc retrou­vée con­fron­tée à un type de rela­tion que je ne con­nais­sais pas. En tant que roman­cière, j’ai trou­vé intéres­sant de voir quelle était la com­posante des liens véri­ta­bles qui pou­vaient se créer dans ces cas-là, d’explorer le flou de cette rela­tion qui n’a pas de nom, je ne voulais pas rester en sur­face et me con­tenter de dire des choses du type : « C’est for­mi­da­ble main­tenant on est huit à table… » Et si j’ai choisi de traiter des rap­ports entre une femme et son beau-fils plutôt qu’entre un homme et sa belle-fille, c’est que cela risquait moins de devenir scabreux. La belle-mère ne peut pas, à mon avis, apporter de souf­frances.

Est-ce que l’écriture vous a per­mis de décou­vrir des choses sur cette rela­tion par­ti­c­ulière ?
Oui. C’est en écrivant que j’ai l’impression d’en avoir décou­vert toute la sub­til­ité. Je suis tou­jours sur­prise de ce qui peut sor­tir de l’écriture, de com­ment l’inconscient tra­vaille. Cer­taines phras­es qui me sont venues pour décrire Marien (le père) ou Math­ias (le fils) mar­quent bien le fait qu’ils sont père et fils, qu’ils sont proches l’un de l’autre alors que je ne les ai pas écrites dans ce but-là. Même leurs prénoms, je n’ai pas fait exprès qu’ils com­men­cent par la même syl­labe. D’ailleurs, quand je m’en suis ren­du compte, j’ai d’abord voulu les chang­er, puis je me suis dit que cette con­fu­sion était assez sig­nifi­ante.

le fort beau fils seuil

Beau-fils est seule­ment votre qua­trième roman depuis 1989. Pourquoi pub­liez-vous aus­si peu ?
Je suis très lente. Il me faut trois ou qua­tre ans pour écrire un roman. De plus, je n’écris pas à temps plein, j’ai d’autres activ­ités. Je ne peux écrire que quelques heures, deux ou trois jours par semaine. Heureuse­ment d’ailleurs car je deviendrais folle, toute seule dans mon bureau à longueur de journée. C’est dur d’écrire, ter­ri­ble. Mais je m’accroche. C’est étour­dis­sant à quel point l’écriture guide mes humeurs. C’est vrai­ment un drôle de bazar, l’écriture, à chaque fois je me dis qu’on ne m’y repren­dra plus.

  1. Qu’est-ce qui vous pousse à vous y remet­tre alors ?
  2. Je me pose sou­vent cette ques­tion, surtout en ce moment. Main­tenant que j’ai reçu un prix impor­tant, que j’ai fait plusieurs romans, je pour­rais me dire : Arrête-toi ! Mais non, ce n’est pas pos­si­ble. Je ne crois pas qu’écrire soit ma rai­son de vivre mais cela me per­met de dévers­er le trop plein que j’ai en moi.
  3. Avant de recevoir le prix Rossel, étiez-vous sat­is­faite de la récep­tion de vos livres ?
    Pour ne par­ler que du dernier, j’étais très con­tente de ce qu’il s’est passé en Bel­gique où, avant même le Rossel, j’avais déjà obtenu le prix de la SCAM. Par con­tre, j’étais un peu triste de l’absence de réac­tion en France. J’espérais qu’il soit mieux défendu par ma mai­son d’édition.
  4. Espériez-vous recevoir ce prix ?
  5. Je crois que tous les écrivains belges pensent à ce prix. Mais je croy­ais ne jamais le recevoir car avant Beau-fils, je n’en avais jamais été final­iste. Je me dis­ais qu’il y avait quelque chose chez moi que le jury n’aimait pas, quelque chose d’inhérent à ma per­son­ne, pas à mes livres. Le fait que je sois à la fois belge et suisse par exem­ple. Quand j’ai su que j’étais final­iste, j’ai enfin eu l’impression d’être accueil­lie quelque part, de sor­tir de cette soli­tude dans laque­lle enferme ce méti­er. Surtout que moi, je n’ai aucun ami écrivain. Et quand on m’a annon­cé que j’avais le prix, j’ai ressen­ti une joie défer­lante, d’autant plus défer­lante que je ne m’y attendais pas.
  6. Que sig­ni­fie recevoir un tel prix pour vous ?
  7. On peut dire que c’est comme une réponse à la ques­tion que je me pose sou­vent : quelle est ma place dans ce busi­ness du livre, qu’est-ce que j’ai à y faire ? Ce prix me dit que je peux y faire quelque chose et que je ne suis pas de trop. Ça c’est mon gros prob­lème, le sen­ti­ment d’être de trop.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°131 (2004)