Luc Baba, De la terre et du vent

Mal d’enfance

Luc BABA, De la terre et du vent, Luce Wilquin, 2002

baba de la terre et du ventDe la terre et du vent, de Luc Baba, se passe à Lon­dres, mais un Lon­dres qu’on devine en arrière-plan, à peine esquis­sé, à peine évo­qué par quelques noms de rues. L’essen­tiel est ailleurs, dans le mal de vivre du per­son­nage cen­tral, Jim. Jim tra­vaille dans une gare, inspec­tant les bagages avec un détecteur de métaux. Il a une femme, Juli­et, et deux en­fants, Mike et Judy.

Tous les lundis, il dé­jeune dans un snack de la gare avec Lau­ra, qui est son amie et sa con­fi­dente. Jim n’est pas bien dans sa peau. Il n’est pas facile à vivre, tou­jours à ren­tr­er tard, lais­sant sa com­pagne seule avec les enfants. D’ailleurs, un jour, celle-ci par­ti­ra et ira vivre chez un ami. « Oui, il s’at­tendait à cela, évidem­ment, parce qu’il était méchant. On ne va pas rester avec un homme méchant, au cas où, un soir, il voudrait du thé et un mau­dit morceau de ched­dar », solil­oque-t-il. Jim souf­fre, se regarde souf­frir. Son malaise s’est aggravé depuis qu’il a com­mencé la lec­ture du cahi­er vert qu’un vieil homme, un écrivain juif, lui a ten­du un soir de pluie, alors qu’il sor­tait de la gare. Un vieil homme qui parais­sait savoir tout de lui et qui lui a avoué avoir écrit son his­toire sous la forme d’un jour­nal, qui com­mence en 1942, l’époque de sa ren­con­tre avec Sam, le père de Jim. Jusque là, Jim savait seule­ment ce que ses par­ents adop­tifs, Dad et Mom­my Jane, lui avaient dit : « Ton père ? C’é­tait un gitan, voilà, mais tu as eu de la chance, toi. Nous avons pu t’adopter très tôt ». Pour­tant, Jim a mal à son enfance. « Comme le monde est méchant depuis qu’il souf­fre, c’est pas croy­able. Il y en a même qui rient, d’un rire salé qui tombe sur les plaies. Car les gens ne savent même pas qu’il faut être bon avec les tristes (…) » Un mo­ment il songe à par­tir, rejoin­dre le pays des siens, les Tsi­ganes. Mais il se ravise, parce que sa petite fille le lui demande et, sans doute aus­si, parce qu’il y a Lau­ra, chaque jour plus proche…

L’an passé, Luc Baba avait rem­porté le prix Pages d’Or pour son pre­mier roman, La cage aux cris. Pour pass­er le cap, réputé pé­rilleux, du deux­ième livre, il a choisi une his­toire triste, toute en intéri­or­ité et en émo­tion, qu’il a con­stru­ite sur l’im­bri­ca­tion de deux réc­its. D’une part, l’his­toire ac­tuelle de Jim qui se déroule au jour le jour, dans une tem­po­ral­ité ser­rée (quelques se­maines, prob­a­ble­ment) ; de l’autre, dans une alter­nance soulignée par le choix de l’i­talique, des moments du cahi­er écrit par le vieil homme et qui s’é­tal­ent sur une ving­taine d’an­nées. Une con­struc­tion légère, ce­pendant, suff­isam­ment ellip­tique pour évi­ter la redon­dance. Une légèreté qu’on retrou­ve dans le style, une prose sou­vent poé­tique, aux images qui ont une manière très par­ti­c­ulière de coller pudique­ment aux émo­tions et de traduire sans pathos l’au­thenticité des sen­ti­ments. Un livre convain­cant dans sa brièveté, une his­toire qui pèse ses mots.

René Begon


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°125 (2002)