Luc Baba, L’eau claire de la lune

Lune chante l’autre pas

Luc BABA, L’eau claire de la lune, Luce Wilquin, 2003

baba l'eau claire de la luneLe troisième roman de Luc Baba trou­ve sa sin­gu­lar­ité dans le mariage, très actuel, du mer­veilleux et du sor­dide. Côté mer­veilleux : le nar­ra­teur est un ange ; il vient de la lune et descend sur terre pour veiller sur l’être humain qui a fait appel à lui, en l’oc­cur­rence une jeune fille enceinte nom­mée Loula. L’ange est bon, patient, atten­tion­né. Il n’est avare ni en présents ni en présence. Il a pour ami Bédé, un dieu à tête d’oiseau gen­ti­ment fou, et, s’il le faut, il n’hésite pas à affron­ter des créa­tures célestes plus inquié­tantes comme Ara, le gar­di­en de l’eau de la lune, et Isol­de à la longue robe tournoy­ante et dan­gereuse. Côté sor­dide : Loula, enceinte par acci­dent alors qu’elle est à peine sor­tie de l’en­fance, son père vio­lent, sa mère qui la chas­se de la mai­son famil­iale, son petit ami qu’elle n’aime pas vrai­ment et qui ne se mon­tre pas du tout à la hau­teur de la nais­sance à venir et sa copine Mar­i­on, enceinte elle aus­si, qui ne trou­ve d’is­sue à sa sit­u­a­tion que dans la mort. La mis­ère affec­tive, la pau­vreté maté­rielle domi­nent un univers pour le moins désen­chan­té.

Com­ment ces deux atmo­sphères parvi­en­nent-elles à se mari­er et à don­ner vie à un petit monde cohérent ? Par les grâces de l’écri­t­ure, bien enten­du. Le style de Luc Baba s’appa­rente ici à ce que j’ap­pellerais volon­tiers le nou­veau roman poé­tique, qui va, met­tons, de Chris­t­ian Bobin à Max­ence Fer­mine en pas­sant par l’I­tal­ien Alessan­dro Bar­ic­co, et qui se car­ac­térise par une écri­t­ure sim­ple syn­tax­ique­ment et recher­chée au niveau rhé­torique. La phrase de Luc Baba est en effet sou­vent courte, par­fois nom­i­nale, et elle ne craint ni les répéti­tions de mots ou de syn­tagmes ni les tours oraux. Quant à l’emploi des temps, le passé com­posé est préféré au passé sim­ple. Mais cette sim­plic­ité gram­mat­i­cale est contrebalan­cée par un usage ludique et, somme toute, so­phistiqué du vocab­u­laire : le lecteur peut rele­ver dans ce roman nom­bre de jeux de mots (le titre L’eau claire de la lune et des phras­es comme « de pâles étu­di­ants en quête d’ivresse, ou des ivrognes étu­di­ant leur mis­ère »), des métonymies (« je n’ai pas touché à son si­lence »), des actu­al­i­sa­tions d’ex­pres­sions figées (« nœud papil­lon de nuit », « l’aplomb dans l’aile », « j’ai toute la mort devant moi »), des com­para­isons (« II faut tra­vers­er cer­taines heures comme on tra­verse un ter­rain vague ou un chantier, les yeux absents à la laideur, at­tentifs unique­ment à éviter les bouts de fer, les cail­loux, la boue qui gêne la marche ») et de nom­breuses métaphores (« regard de plâtre », « les fenêtres des maisons qui, depuis dé­cembre, rete­naient leur res­pi­ra­tion ») — com­paraisons et métaphores par­fois hardies (« le soleil fondait comme un sucre sur l’aci­er rouge de l’hori­zon »). Les dia­logues aus­si sont source de lud­isme, avec des répliques « ping-pong » telles que « j’aime bien men­tir, quand je suis triste / Mais moi je suis triste quand tu mens ». L’aspect poé­tique du lan­gage con­forte plu­tôt la part mer­veilleuse du réc­it (quoiqu’on pour­rait écrire l’in­verse : la part mau­dite du réc­it atténue la poétic­ité du style et per­met à Luc Baba d’éviter la mièvrerie dans la­quelle som­brent peut-être cer­tains des écrivains cités ci-dessus). Mais la struc­ture nar­rative, elle, pro­duit une sorte de tristesse, ou, plus pré­cisé­ment, une impres­sion de fa­talité, qui appuie la lour­deur de l’his­toire de Loula. Les événe­ments nous sont en effet presque tou­jours rap­portés a pos­te­ri­ori, un pro­tag­o­niste racon­tant à un autre ce qui a déjà eu lieu, nous plaçant devant le fait ac­compli. Aucun sus­pense, aucune sur­prise, peu d’événe­ments : l’his­toire que relate l’ange est déjà écrite et nul ne sem­ble en mesure d’échap­per à son des­tin.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°130 (2003)