Luc Baba, La cage aux cris

L’enfance dont on ne guérit pas

Luc BABA, La cage aux cris, Luce Wilquin, 2001

baba la cage aux crisJe suis né comme une fleur sous un orage de juin, à dix heures, pen­dant que les ha­ricots sor­taient tous ensem­ble au fond du jardin.

Un joli début acidulé, qui pique le cœur et la curiosité, pour le roman signé Luc Baba (le nom, lui aus­si, fait sourire), La cage aux crisqui a reçu sur man­u­scrit le prix Pages d’or 2001 et vient de paraître sous les cou­leurs de Luce Wilquin. Vivac­ité, fan­taisie, légèreté : le charme joue. Et cette manière dés­in­volte, ten­drement moqueuse, d’avouer les détress­es, les pa­niques, l’âpre soli­tude de l’en­fance, touche et retient.

Mais soutenir ce rythme enlevé, garder cette petite grâce dansante, enjouée, sur fond de cris silen­cieux, d’une soif éper­due d’amour et de con­so­la­tion, est un pari dif­ficile, qui dépasse quelque peu les forces de Luc Baba.

La pre­mière par­tie, de loin la meilleure, est sou­vent prenante : on se laisse entraîn­er dans la fugue d’un garçon de douze ans qui ne sup­porte plus la vie dans la mai­son fami­liale sur les hau­teurs de Liège, sous la coupe d’un père implaca­ble, et qui, un jour, se jette dans les rues à corps per­du. Je cours de peur, sans voir le ciel, sans croire en rien, comme on cherche l’air au fond d’une piscine, en bat­tant des bras.

Il décou­vre vite, seul dans une gare, au mi­lieu de la foule indif­férente, que son désar­roi, son angoisse et sa colère passent inaper­çus. J’é­tais peut-être le début d’un héros, l’ébauche d’un naufrage, ou juste un enfant dis­paru, mais les gens lisaient les pro­grammes de la télévi­sion.(…) Ils avaient l’air tran­quille, bien rangés dans ce train, habitués à tout, habitués à vivre, et solides par cela, tail­lés dans la pierre des cer­ti­tudes et libérés de leur con­di­tion d’en­fant. Il ren­con­tr­era pour­tant la bon­té, la chaleur, dans les gestes ronds, mater­nels de Made­leine, dont la car­a­vane sans roues, plan­tée au bout d’un park­ing, demeur­era pour lui l’im­age même du refuge. On retrou­ve le petit garçon fugueur, qui était ren­tré après quelques jours dans la mai­son de son père (On fait sem­blant de re­venir, mais une fois qu’on part, seul, à douze ans, on ne revient jamais), fêtant seul ses vingt ans dans un stu­dio sous les toits. Assis dans ses épluchures d’en­fance. Enseignant au hasard des intérims, mais cher­chant tou­jours, d’Ed­im­bourg à Ostende, le point d’ap­pui qui se dérobe (On se sou­vient, en bougeant au milieu de toutes les absences, que la nuit ne vaut pas plus qu’une ombre). Croi­sant l’ami­tié, l’amour ou plutôt son fan­tôme : une Marie qu’il quitte aus­si simple­ment qu’il était venu pos­er ses bagage chez elle. Éter­nel ado­les­cent, éter­nel convales­cent, avançant à cloche-pied sur un chemin cerné par le vide. Encore han­té par la voix de ce père qui ne m’avait jamais touché que de son souf­fle gris, et de l’une ou l’autre gifleSe com­plaisant, avec une douceur navrée, à n’être per­son­ne. Et devenant trans­par­ent pour le lecteur qui com­mence à trou­ver le voy­age fas­ti­dieux…

Reste ce ton juste, aigu, à vif, pour dire le déchi­rant tré­sor de con­fi­ance folle et de folle mélan­col­ie de l’en­fance. Les enfants, ils sont tristes, et ça con­tin­ue jusqu’à vingt ans, à vous faire pleur­er lorsqu’il faut rire, à met­tre de la pous­sière sur les fêtes, des mélan­col­ies in­ter­minables, mouil­lées, sur les sap­ins de Noël et les jardins de Pâques. On san­glote sur les cadeaux, sans que ça se voie. Rien dehors ! Les sen­ti­ments poussent à l’en­vers, en-dedans, avec des appels grands comme des arbres sans lumière qui s’en vont fan­er tout de suite on ne sait où. Si on savait, peut-être…

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°120 (2002)