Luc Baba, La petite école Sainte-Rouge

Un peu de craie dans l’encrier

Luc BABA, La petite école Sainte-Rouge, Luce Wilquin, 2007

baba la petite ecole sainte rougeLuc Baba a le tal­ent et l’ac­tiv­ité mul­ti­ples. Et il aime à rap­pel­er qu’il est entre autres choses enseignant. Pour son dix­ième ouvrage, il pousse la porte d’une école aux con­tours tout à la fois proches et sin­guliers. Paul Lam­bion décou­vre la classe où il don­nera désor­mais cours sous l’œil des médus­es qui flot­tent douce­ment dans de grands tubes trans­par­ents, à l’om­bre du sou­venir tenace de celui qu’il rem­place.

Ici, il y a deux grands clans, à la mesure des opin­ions qui se déclar­ent, que l’on opte pour la Chapelle ou pour la salle du Man­i­feste. On jure fidél­ité au Roi et une fois les for­mal­ités faites, on s’ap­prête à affron­ter le regard des élèves qui ont plus d’un tour dans leur sac. Lam­bion chausse les pan­tou­fles de son prédécesseur mys­térieux et reprend à son compte un cours de phi­lo aux allures de tes­ta­ment et parsemé de ques­tions sans répons­es qui sont autant d’oc­ca­sions de dis­tiller le temps. Trop sim­ple tout cela. Voici que le nou­veau venu est chargé d’une mis­sion d’en­quête par le directeur et que le calme relatif est rompu. Le gre­nier est ani­mé de présences incon­nues, un incendie éclate, une élève se sui­cide, des chiens policiers reni­flent les mal­lettes en quête de poudre blanche et le temps de l’é­cole mord celui de la vie privée. Le doute, cette pos­ture qui devrait ani­mer le cours, s’in­fil­tre dans la vie même de celui qui énonce les ques­tions. Comble de tout, le cours de phi­lo clé sur porte élaboré par son prédécesseur s’avère repris inté­grale­ment d’un vieil ouvrage sur lequel Lam­bion met la main. Tout ne serait-il que men­songe? Les ques­tions se bous­cu­lent et ren­voient leur écho. Paul a déjà largué les amar­res. Mais avant de par­tir, il sème le trou­ble dans ce petit monde au sein duquel il passe encore pour un naïf. Dans sa vie privée, nul refuge. Là aus­si, tout lui paraît désor­mais sans saveur. Il s’éloigne de sa com­pagne et se rap­proche d’une col­lègue à mesure que s’estom­pent les repères. Il fréquente un café où il trou­ve une com­pag­nie de courte durée. Et lorsque le con­gé sco­laire de la Tou­s­saint approche, il prend des allures de vacances qui n’au­ront pas de fin. Cette lente destruc­tion ne saurait mas­quer le plaisir évi­dent et pre­mier que Luc Baba trou­ve à évo­quer le monde des écoles. Ni libre ni offi­cielle, La petite école Sainte-Rouge est un con­cen­tré du tout. On y croise des profs forcenés de l’or­dre et des poètes dans le grand désor­dre des bâti­ments suran­nés. Ceux qui doutent et qui vac­il­lent sont des oiseaux pour le chat tant le malaise gagne la classe. «Ils met­tent dans leurs rires des ciseaux, de la boue, des couronnes d’épines. Une estrade, ce n’est pas grand-chose, pas cher, et puis c’est là comme un cadeau les matins dif­fi­ciles, on y attend l’heure d’un peu loin, la son­ner­ie qui bal­aie au large les rires coupants.» Noir, le tableau? Pas vrai­ment. Luc Baba a le sens du détail qui fait mouche et qui sup­plante le malaise, l’in­con­gru déboule en ren­fort qui per­met d’échap­per au pire et clôt le réc­it en demi-teinte, lais­sant le lecteur en sus­pens.

Thier­ry Deti­enne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°149 (2007)