Luc Baba, Les écrivains n’existent pas

Les écrivains n’existent pas

Luc BABA, Les écrivains n’ex­is­tent pas, Luce Wilquin, 2005

baba les écrivains n'existent pasDrôle de titre dans une revue qui assure la pro­mo­tion des let­tres belges ! Ce n’est pas une bou­tade, ni de la provo­ca­tion et encore moins une révéla­tion, mais tout simple­ment le titre du dernier roman de Luc Baba. Logique, son héros est écrivain, il vit à Liège avec Mar­tine et a le senti­ment de ne pas vrai­ment exis­ter. C’est cette sen­sa­tion floue, cette absence au réel qui va faire le roman. Para­doxe : Luc Baba a un réel tal­ent pour nous faire partager les images et les sen­sa­tions qui tra­versent son héros au fil du roman, même si celui-ci sem­ble con­naître le degré zéro de l’ex­is­tence…

L’his­toire com­mence rue Chauve-Sou­ris, une rue en escalier, à Liège. Un jour de déluge, Mon­sieur Bree, un voisin âgé, glisse sur les march­es usées. Sa tête per­cute la pierre luisante et son corps roule au pied de l’écrivain qui dépose son man­teau sur lui. Ce geste ne sert à rien, Mon­sieur Bree est mort. Lorsque le nar­ra­teur redé­pose son man­teau sur ses pro­pres épaules, il sent l’in­fin­i­ment triste, la gri­saille et la mort l’as­sail­lir, pé­nétrer sa peau. C’est la pre­mière fois qu’il ren­con­tre la mort, qu’il la touche. A trente ans et des pous­sières. Il n’en sort pas indemne même si, de ce vieux voisin qu’il croi­sait de temps en temps, il con­naît très peu de choses hormis ses trois cha­tons blancs, sa fatigue de la vie, son habi­tude des voy­ages, son goût pour la trap­piste, peut-être. La vie avec Mar­tine paraît bien terne et terre-à-terre, soudain. Mar­tine, « cha­que matin, elle se lève d’un bond, bâcle un salut au soleil hérité d’un oncle yogi, puis elle presse une orange » : voilà qui sem­ble fort prosaïque à un homme qui a peur. Qui voit dans les pen­sées de l’hiv­er qu’il écrira bien­tôt ailleurs. Qui sent que l’his­toire avec cette femme se ter­mine sans doute. Les gens, la famille lui repro­chent en silence de vivre à ses cro­chets. Elle s’ex­cuse presque, elle aime son bou­lot, la pro­duc­tion de con­certs, du mo­ment que, lui, il écrit. C’est impor­tant pour elle, l’écri­t­ure, son écri­t­ure. C’est dif­fi­cile pour lui d’écrire, même s’il s’est inven­té plein de rit­uels et de secrets. Il lui faut bien assumer les remar­ques as­sassines de son père, avec qui il a rompu tout lien : « Les écrivains ! Ils s’en fi­chent des hommes. Ce sont des voleurs d’âmes. La vie des mal­heureux, ça leur plaît, ils en font des petits tas de mots et ils sont très con­tents, c’est tout. » Un écrivain mal­heureux fait donc des petits tas de mots sur son pro­pre mal­heur, son inca­pac­ité à vivre, à s’en­gager, à être heureux. C’est un peu ce que l’on pour­rait croire lorsque le nar­ra­teur nous entraîne à Ostende dans une étrange échap­pée, une fuite qui débouche sur un amour aus­si improb­a­ble que le quo­tidien avec Mar­tine.

Voilà pour la trame du réc­it, mais sa force tient surtout dans le tis­su de des­criptions justes et poé­tiques de la réal­ité que tra­verse cet homme, qui sup­porte pour­tant si mal le réel. Le petit hôtel glauque d’Os­tende, la rue Chauve-Sou­ris, la ren­con­tre avec Maud, avec Nora, les couloirs de la Gare cen­trale à Bruxel­les, comme les sen­sa­tions trou­bles face à la mort, à l’amour, à la vie : autant de cli­mats et de sen­ti­ments qui impliquent le lecteur.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°138 (2005)