André Balthazar, Elle

Pages paysages

André BALTHAZAR, Elle, Le Dai­ly-Bul, 1995
Pol BURYLe c
hemin de Yam­a­ga­ta, Le Dai­ly-Bul, 1994

balthazar elleEn 1992, Pol Bury se voit comman­der une fontaine pour le cam­pus de l’U­ni­ver­sité de Yam­a­ga­ta, au Japon. D’abord cir­con­spect, lui qui recon­naît vo­lontiers ne pas nour­rir de « pas­sion incondi­tionnelle pour l’in­con­nu », il suc­combe rapi­de­ment aux beautés d’un site remar­quable et, plus générale­ment, aux séduc­tions du pays et de ses habi­tants. La maque­tte du pro­jet est accep­tée sans restric­tion, Bury re­tourne au Japon super­vis­er l’in­stal­la­tion de sa fontaine-sculp­ture, dont l’élé­gante calli­graphie tubu­laire dis­posée à l’hor­i­zon­tale assoit sur sa base le bâti­ment tri­an­gu­laire de l’U­ni­ver­sité.

De cette expéri­ence est née une correspon­dance, aujour­d’hui réu­nie dans Le Chemin de Yam­a­ga­ta. Epis­toli­er plaisant, Bury ra­conte au fil de la plume ses impres­sions de séjour. Sans se dis­simuler que le Japon n’est sans doute pas le par­adis — ni plus ni moins qu’un autre pays —, le voyageur priv­ilégie délibéré­ment, pour un pre­mier con­tact, les impres­sions pos­i­tives. C’est moins naïveté béate que stratégie d’ac­cueil. Le regard sus­pend pro­vi­soire­ment tout esprit cri­tique pour mieux se faire disponible à un autre monde. On ne lui en voudra donc pas trop de décou­vrir les lieux com­muns offi­ciels du Japon (de la cui­sine aux lut­teurs de sumo, du rit­uel des bains au code de la politesse, de l’art de la cal­ligra­phie au con­fort des toi­lettes élec­troniques), tant il est patent qu’il a trou­vé là une sérénité vraie. Une sérénité qui s’é­panouit dans la maque­tte de cet élé­gant petit vol­ume, dont le for­mat à l’i­tal­i­enne s’ac­corde à la pho­togra­phie du site, plu­sieurs fois repro­duite à la façon d’un motif.

André Balt­haz­ar, à qui Bury adresse ses let­tres, avait pub­lié il y trois ans une suite de courts textes à la troisième per­son­ne du mas­culin sin­guli­er, regroupés sous le titre //. L’ex­er­ci­ce appelait son com­plé­ment fé­minin, inti­t­ulé Elle, qui paraît chez le même édi­teur et dans la même présen­ta­tion soignée. Que ce nou­veau vol­ume sur­classe le précé­dent dans la réus­site ne sur­pren­dra que les naïfs. « Madame But­ter­fly, c’est moi », pré­cise drôle­ment l’au­teur à leur in­ten­tion. Nul bovarysme même par­o­dique dans ce livre, et, en dépit d’une allu­sion à Salamm­bô, c’est bien moins à Flaubert qu’on songe ici qu’à Pierre Louys ou au Mar­cel Schwob de Mon­elle. A l’é­gal de ces deux auteurs avec lequel il n’en­tre­tient au­cune par­en­té de style, il ne fait aucun doute qu’An­dré Balt­haz­ar est là dans son élé­ment — si l’on tient qu’il y a un élé­ment fémi­nin, comme il y a un élé­ment marin. Jamais nom­mée, celle qui habite ces pages s’y mon­tre à tout moment curieuse d’elle-même et du monde. On lui devine un corps de gazelle, des grâces de chat qui s’étire. Elle goûte son bon­heur dans l’in­stant. Elle con­tem­ple l’u­nivers dans une goutte d’eau ou sur le grain de sa peau, et garde des se­crets der­rière ses paupières clos­es. André Balt­haz­ar pra­tique en maître l’art dif­fi­cile de la prose brève, où économie n’est pas sécher­esse, mais justesse du trait. Non pas celle du petit fait vrai, mais celle d’un imag­i­naire soudaine­ment incar­né, en une poé­tique, voire une éro­tique de la sen­sation, secrète­ment accordée au nar­cis­sisme féminin. On savoure à le lire le même plai­sir qu’on prend à caress­er la peau d’une pêche, à rêver le nez dans l’herbe, à sen­tir sur soi la chaleur du soleil, à faire danser entre ses cils un ray­on de lumière. Il règne ici une sen­su­al­ité émanée de chaque objet en présence et cepen­dant dégagée de toute forme définie : sen­su­al­ité insi­dieuse, ivresse rêveuse, qui tourne douce­ment la tête.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°88 (1995)