Bande dessinée et photographie :
quand deux médiums se rencontrent

Com­ment le neu­vième art s’empare-t-il de la pho­togra­phie ? Com­ment s’opère l’alliance des deux champs de créa­tion ? Au nom­bre des albums récents qui met­tent en scène un pho­tographe : Diane Arbus, Pho­togra­phi­er les Invis­i­bles d’Aurélie Wil­met, Vivian Maier. Claire-Obscure d’Émilie Plateau (dessin) et de Marzena Sowa (scé­nario) et, enfin, Weegee, ser­i­al pho­tog­ra­ph­er de Max de Radiguès (scé­nario) et Wauter Man­naert (dessin). Conçus comme un geste d’hommage, ces romans graphiques délivrent des biogra­phies qui, de manière frontale ou indi­recte, inter­ro­gent ce que sig­ni­fie la ren­con­tre entre deux médi­ums, les enjeux, les pos­si­bles qu’elle génère.

wilmet diane arbus

Le réc­it qu’Aurélie Wil­met con­sacre à la vie et à l’œuvre de la pho­tographe améri­caine Diane Arbus met claire­ment en jeu les réso­nances autant que les écarts entre les deux dis­ci­plines. Tra­ver­sée par le bleu et le mauve, l’envoûtante palette chro­ma­tique de l’autrice nous plonge dans l’univers intime, la lib­erté de vie et de créa­tion de celle qui révo­lu­tion­na la pho­togra­phie en con­vo­quant les mar­gin­aux, en don­nant vis­i­bil­ité aux êtres que la société rejette dans l’ombre, aux « freaks » de toutes sortes. Dans un livre qui s’affirme comme une œuvre d’art, qui s’ouvre sur un exer­gue de David Lynch lié à Twin Peaks. Fire Walk With Me, Aurélie Wil­met accom­plit le tour de force de délivr­er un regard sur un regard, de caress­er par son regard celui que la pho­tographe des exclus a posé sur la con­di­tion humaine, sur la société améri­caine, ses partages entre les vis­i­bles et les invis­i­bles. La sin­gu­lar­ité de Diane Arbus a trait à sa manière de dévi­er le réal­isme pho­tographique, de le réin­ven­ter formelle­ment jusqu’au point où, tra­ver­sant le règne des apparences, il dévoile la part intime des êtres, entre en con­tact avec leur vérité, leurs failles, leurs blessures. Aurélie Wil­met place son œuvre sous un même hori­zon, éclairant la psy­chè de la pho­tographe tout en radi­ographi­ant les événe­ments mar­quants de son exis­tence ain­si que le con­texte socio­his­torique. Par-delà la touche d’onirisme, le choix de couleurs dites froides, d’une bichromie du bleu et du mauve fait l’objet d’un traite­ment nar­ratif qui réserve les nuances de bleu aux séquences de vie de la pho­tographe tan­dis qu’Aurélie Wil­met opte pour un voy­age au pays des mauves afin de nous don­ner à sen­tir l’espace psy­chique, les songes, les affects intérieurs d’Arbus.

Pro­fondé­ment mar­quée par le film Freaks (1932) de Tod Brown­ing, par sa galerie de « mon­stres » de cirque, la pho­tographe décon­stru­it le regard dom­i­nant, for­maté par la société et, sec­ouant les con­ven­tions et normes pho­tographiques de l’époque, use de son objec­tif pour dress­er des por­traits de trav­es­tis, de per­son­nes hand­i­capées, de nains, de géants (comme Eddy Carmel appelé le « géant juif »), de sans-abris, de jumelles, de triplés, d’hermaphrodites, de vieil­lards, de patients psy­chi­a­triques ou encore de forains, de nud­istes. Empathique, sans objec­ti­va­tion ni voyeurisme, éminem­ment sen­si­ble, aimant, généreux, son regard dresse des por­traits d’une altérité que la société épin­gle comme bizarre, étrange.

wilmet diane arbus extrait

Extrait de “Diane Arbus” d’Au­rélie Wil­met

À son tour, Aurélie Wil­met dévoile les marges men­tales, les épisodes dépres­sifs de Diane Arbus, des­sine les zones invis­i­bles de son imag­i­naire, alliant linéar­ité de la tra­jec­toire exis­ten­tielle et flash­back, événe­ments mar­quants et descente dans les flux de con­science. Née à New York en 1923 dans une famille de com­merçants juifs aisés, Diane Arbus (née Nemerov) met­tra fin à ses jours en 1971 dans cette même ville, s’ouvrant les veines, regag­nant l’ombre dont elle a voulu sor­tir les parias, les mar­gin­aux. L’album s’ouvre sur Diane Arbus s’interrogeant sur la mort (« je suis comme ces gens qui atten­dent que la mort arrive pour enfin s’endormir en paix. J’ai hâte de retrou­ver l’obscurité ») avant de s’arrêter sur une feuille de cal­en­dri­er mar­quant le jour du sui­cide de l’artiste (« 26 juil­let. Dernier repas »). Une feuille cernée par un bal­let de flammes, un motif récur­rent qui ponctue les rêver­ies, les émois de Diane Arbus au fil des planch­es. Fab­uleuse­ment lynchien, explic­i­tant l’exergue de l’album, le sym­bole du feu court à la vitesse de la lumière (sans laque­lle la pho­togra­phie n’existerait pas), traduisant les démons, les trous noirs qui frag­ilisent Arbus autant que ses pul­sions désir­antes. Odyssée men­tale autant que par­cours biographique, l’album traduit le rêve démi­urgique de Diane Arbus dans un lan­gage graphique à la sen­so­ri­al­ité inven­tive. Côtoy­ant l’abîme, l’artiste éprou­vait un sen­ti­ment d’inadaptation au monde, de décalage, de soli­tude ontologique qu’elle avait en com­mun avec les sujets qu’elle pho­tographi­ait, des êtres appar­tenant à des minorités, en rup­ture avec le sys­tème social (que la déli­ai­son soit de fait ou qu’elle relève d’un choix assumé). Les amours de Diane avec Allan Arbus qu’elle épouse, avec l’artiste Mar­vin Israël, son aban­don de la pho­togra­phie de mode trop lisse pour la pho­togra­phie de rue, la pra­tique du pho­to­jour­nal­isme, les doutes artis­tiques qui la tarau­dent, ses por­traits d’out­siders, l’attention qu’elle porte à ceux qu’on par­que dans les marges, l’autrice les donne à voir et à enten­dre de l’intérieur, dans un glisse­ment entre principe de réal­ité et asso­ci­a­tions oniriques, entre ordre et chaos.

La nor­mal­ité, la vie bour­geoise et ses con­formismes, ses faux-sem­blants, le monde de la Loi et du con­scient étouf­fent Diane Arbus qui, dans son explo­ration des ter­ri­toires tabous, des aspects plus trou­bles de la vie, des pro­fondeurs de l’inconscient sin­guli­er et col­lec­tif, tra­vaille sur un effet de miroir, sur un dia­logue entre ses détress­es, ses gouf­fres et les êtres que le sys­tème stig­ma­tise en rai­son de leur dif­férence. Mon­tr­er leur fragilité, leur non-inté­gra­tion sociale, c’est mon­tr­er leur beauté hors des canons en vogue, ôter les représen­ta­tions, les stéréo­types qui biaisent et recou­vrent les images du corps. Au plus près de l’originalité esthé­tique d’Arbus, de sa quête d’émancipation et d’une vérité intérieure qui prend le risque de déranger, Aurélie Wil­met (autrice des romans graphiques Ror­buer, Épinette noire et illus­tra­trice du livre jeunesse de Nathalie Skowronek, Chi­enne de guerre) recourt à un regard que j’appellerai « arbus­ien », qui, par la grâce d’une per­cep­tion de l’intime, par la mosaïque du réel et du songe, ouvre à un espace mou­vant où des éclats de vérité fra­cassent l’empire du paraitre. Tant chez Arbus que chez Wil­met, l’arpentage de la seule sur­face, de l’horizontalité est délais­sé au prof­it d’une explo­ration des pro­fondeurs, de la ver­ti­cal­ité des êtres et des choses. « Le monde est plein de per­son­nages de romans à la recherche de leur his­toire » dis­ait Diane Arbus. Son per­son­nage, avec son iden­tité à mul­ti­ples facettes, Aurélie Wil­met le fait mon­ter dans son rêve graphique qui touche la chair des couliss­es d’une œuvre inter­ro­geant l’envers des con­tes de fées.

Si Diane Arbus « pho­tographi­ait les invis­i­bles », la dessi­na­trice Émi­lie Plateau (autrice entre autres de Moi non plus, Noire, L’Épopée infer­nale) et la scé­nar­iste Marzena Sowa (scé­nar­iste de nom­breux ouvrages dont la série Marzi, La petite éva­sion, Petit pays) font mon­ter dans les cas­es du vis­i­ble Vivian Maier (1926–2009) dont l’œuvre pho­tographique fut révélée de façon posthume. Comme celui d’Aurélie Wil­met, comme Weegee, ser­i­al pho­tog­ra­ph­er, leur album, Vivian Maier. Claire-Obscure, s’appuie sur un vaste tra­vail doc­u­men­taire qui nour­rit une biogra­phie graphique tout en sub­til­ité. Loin d’embrasser la voie de la mythi­fi­ca­tion du phénomène Vivian Maier, l’album s’emploie à retrac­er la vie atyp­ique d’une femme qui, gou­ver­nante dans divers­es familles durant toute son exis­tence, prit près de cent vingt mille clichés qui ne furent jamais exposés de son vivant, dont la plu­part ne furent pas dévelop­pés. Dans Noire, la vie mécon­nue de Claudette Colvin (Dar­gaud, 2019), Émi­lie Plateau rend hom­mage à une femme oubliée par l’Histoire, Claudette Colvin (1939–2006), pre­mière femme afro-améri­caine à refuser de céder sa place à une Blanche dans un bus. En mars 1955, à l’âge de quinze ans, elle accom­plit ce geste poli­tique de désobéis­sance civile qui con­stitue la pre­mière pierre d’un com­bat en faveur des droits civiques, d’une révolte con­tre les lois ségré­ga­tion­nistes. Claudette Colvin, Vivian Maier, deux des­tins de femmes mécon­nues qui, cha­cune à leur manière, tra­vail­lèrent à chang­er le sys­tème, à pro­mou­voir la lib­erté et la tolérance.

D’origine française par sa mère, améri­caine par son père, nounou notam­ment pour les trois enfants de la famille Gens­burg, voy­ageant au Cana­da, en France, en Ital­ie, en Égypte, en Thaï­lande, Vivian Maier a tra­ver­sé la vie, un appareil pho­to à la main, pho­tographi­ant les scènes de rue, les enfants, les habi­tants de toutes les class­es sociales, les injus­tices, les défa­vorisés, les soubre­sauts de l’Histoire. Durant des décen­nies, elle a enreg­istré les muta­tions du monde, dévelop­pé un regard-témoin, engagé, une vision his­to­ri­enne de l’évolution de l’Amérique, cap­turant à l’aide de son Rollei­flex les luttes menées en faveur des droits civiques, les émeutes à Chica­go après l’assassinat de Mar­tin Luther King, la vio­lence supré­maciste du Ku Klux Klan. Cette manne de clichés ne sera dévoilée qu’en 2010, quelques mois après sa mort, avec la paru­tion du livre de John Mal­oof, Vivian Maier. Street Pho­tog­ra­ph­er.

L’épure du dessin, le trait min­i­mal­iste allié aux couleurs sobres con­vi­en­nent à mer­veille à une femme qui, pro­fes­sant la dis­cré­tion, a pro­tégé son mys­tère, son anony­mat er refusé de mon­tr­er son tra­vail. On la voit arpen­ter les rues, dotée de son troisième œil, prête à enreg­istr­er les petits et grands faits de la vie quo­ti­di­enne, fix­ant des moments qu’elle archive. Les planch­es qui évo­quent l’enfance de Vivian Maier font l’objet d’un virage chro­ma­tique sépia tan­dis qu’un par­ti pris judi­cieux sous-tend la nar­ra­tion : afin de représen­ter les clichés pris par la pho­tographe, les autri­ces recourent au noir et blanc qui les dis­tingue du réc­it car­ac­térisé par la couleur.

Diane Arbus don­nait chair, présence et dig­nité aux invis­i­bil­isés. Vivian Maier a tra­vail­lé à demeur­er dans les zones secrètes de l’invisibilité, dans un geste d’écart rad­i­cal par rap­port au monde de l’art, au rêve de gloire, de recon­nais­sance, fût-elle posthume. Aux antipodes de la soif de célébrité qui ani­me Weegee, que Max de Radiguès et Wauter Man­naert décrivent sans com­plai­sance dans Weegee, ser­i­al pho­tog­ra­ph­er, Vivian Maier a archivé obses­sion­nelle­ment les nano-épopées des non-héroïques, des dému­nis, sans se dépar­tir d’une volon­té de retrait, loin de la vie sociale et du marché de l’art. Par touch­es déli­cates, Marzena Sowa et Émi­lie Plateau restituent l’atypicité d’une vie et d’un regard atten­tif à se porter sur l’autre côté des choses. « Tu nous mon­tres tou­jours l’envers du décor. Et l’envers, c’est ce qui est le plus intéres­sant. » Avec douceur et poésie, l’album soulève les voiles de l’anonymat dans lesquels Vivian Maier s’est drapée sa vie durant, rend hom­mage à une femme éprise de lib­erté, sans attach­es, se ten­ant à l’écart du mariage, de la famille, déci­dant de faire le tour du monde en soli­taire en 1959.

Dans sa cham­bre noire, elle développe les négat­ifs pho­tographiques, por­teurs d’un enseigne­ment sur la néga­tiv­ité des choses, sur leur part méprisée, reléguée dans l’insignifiance. Arbus con­voite la part du feu, Maier rend jus­tice aux micro-per­cep­tions de Leib­niz. Son œil dénonce les injus­tices, les dis­par­ités sociales, la mis­ère, fixe des pigeons écrasés, des graf­fi­tis, enreg­istre la vie des sans-abris, des lais­sés-pour-compte, des mil­i­tants en faveur de la paix au Viet­nam. Le regard pas­sion­né, buis­son­nier, humain et engagé que Vivian Maier porte sur des scènes de vie, Émi­lie Plateau et Marzena Sowa l’ont aigu­isé à leur manière, en ne vio­len­tant pas le roy­aume du clair-obscur élu par cette Mary Pop­pins des por­traits et des paysages. Cen­trale dans la mise en réc­it biographique de Vivian Maier, sa pra­tique pho­tographique est omniprésente, con­sub­stantielle à sa vie, comme si le Rollei­flex (ou le Leica, le Kodak quand elle passe à la pho­togra­phie en couleur) fai­sait par­tie de sa per­son­ne, non en tant que pro­thèse extérieure gref­fée sur le corps, mais en tant que pro­longe­ment organique, cor­don ombil­i­cal, médi­um d’une per­cep­tion aigu­isée. La pho­togra­phie en tant que fenêtre sur le monde extérieur et intérieur aspire à ne plus se tenir der­rière ladite fenêtre, à se pass­er de la médi­a­tion de ce qui fait obsta­cle à la saisie en imma­nence de ce qui se donne à vivre, sans plus de dis­tance entre le sujet et l’objet, le regardeur et le regardé. De la fenêtre sub­sis­tent le point de vue, le cadrage, l’angle sous lequel Vivian Maier observe et découpe les choses dans le con­tin­u­um d’un flux de visions. L’appareil pho­to ne se situe plus entre elle et le monde mais aspire à for­mer une sur­face de Moe­bius qui vise une per­cep­tion du dedans, l’œil glis­sant dans les plis du monde tan­dis que la pho­tographe plonge dans une extéri­or­ité qui cesse de l’être, par­tielle­ment du moins. La prox­im­ité avec ce qu’elle immor­talise que recherche Vivian Maier s’avance comme la notion car­di­nale qui régit le pro­jet de Marzena Sowa et Émi­lie Plateau dès lors que l’album se tient dans une prox­im­ité et une empathie max­i­males avec la pho­tographe.

de radigues weegee

Avec Weegee, ser­i­al pho­tog­ra­ph­er, Max de Radiguès et Wauter Man­naert nous mènent dans l’Amérique des années 1930, frap­pée par la Grande Dépres­sion. Dans la ville de New York, rav­agée par la crise économique con­séc­u­tive au krach bour­si­er de 1929, Weegee (alias Arthur Fel­lig, 1899–1968) pho­togra­phie la vio­lence de la métro­pole, ses bas-fonds et, comme le titrait l’exposition Weegee à la Fon­da­tion Carti­er-Bres­son en 2024, réalise une sai­sis­sante « autop­sie du Spec­ta­cle ». Le dessin nerveux, en noir et blanc, de Wauter Man­naert (auteur de bande dess­inée, dessi­na­teur, illus­tra­teur, ayant entre autres pub­lié les séries Yas­mi­na, La quête) pro­cure une touche filmique, proche du polar, à cette biogra­phie dess­inée du plus célèbre pho­tographe des faits divers, des drames et des comédies de rue de Big Apple. Pio­nnier d’un pho­to­jour­nal­isme engagé qui excède le sen­sa­tion­nal­isme des revues pour lesquelles il tra­vaille, Weegee creuse le mor­bide, exhibe le côté som­bre de la société améri­caine, avec un culot et un cynisme qui s’expriment dans la manière dont il met en scène les cadavres, inter­venant sur les scènes du crime avant l’arrivée de la police, déplaçant un bras, une tête afin de max­imiser l’effet, couchant sur la pel­licule les témoins-voyeurs. Le dis­posi­tif du voyeurisme et de sa charge de jouis­sance se dif­fracte à tous les niveaux, celui des badauds alléchés par le drame, celui du regard pré­da­teur de Weegee et le nôtre, celui des spec­ta­teurs hap­pés par le jusqu’au-boutisme des clichés. Les auteurs ren­dent pal­pa­ble la face noire et cachée de l’Amérique que Weegee traque, ne taisent rien de la com­plex­ité d’un homme né en 1899 à Zloc­zow, un shtetl en Gali­cie, d’un père rab­bin, de l’émigration de la famille aux États-Unis en 1906, de sa faim pathologique de recon­nais­sance (il sig­nait « Weegee the Famous »), de ses méth­odes peu scrupuleuses, de son pen­chant pour l’alcool.

« Les meurtres et les incendies étaient mes deux meilleures ventes, mon pain et mon beurre » affirme celui qui, à l’affût du théâtre de la nuit, était tou­jours le pre­mier à arriv­er sur les lieux infer­naux d’une métro­pole dev­enue un immense Styx tra­ver­sé de meurtres glaçants, d’arrestations spec­tac­u­laires, d’accidents, d’incendies. L’on sait que Weegee affichait une devise lap­idaire « Le crime est mon méti­er, mon vrai busi­ness », qu’avec la méth­ode d’un flash direct, il plongeait dans la lumière la plus crue les fastes de la mort, ren­forçant la tragédie par une mise en scène de la vio­lence. Auteur d’une œuvre graphique impor­tante (scé­nar­iste entre autres de 520 km, Hobo Mom, Bâtard, Seuls sont les indomp­tés, de la série Stig et Tilde), Max de Radiguès campe la tra­jec­toire  d’un pho­tographe de presse qui, après avoir ten­du à la société son miroir le plus noir, est passé de l’empire de la nuit, de la radi­ogra­phie de la bru­tal­ité à celle du show busi­ness, du gotha hol­ly­woo­d­i­en, des poli­tiques. Dans les mains de Weegee, l’appareil pho­to devient une arme sociale, un out­il mil­i­tant qui met en évi­dence les frac­tures socio-économiques du cap­i­tal­isme. Quand on l’a inter­rogé sur sa pho­to préférée, il a épinglé un cliché pris à New York en 1943, tout entier con­stru­it autour d’une lutte des class­es, d’une con­fronta­tion entre deux bour­geois­es arbo­rant dia­mants et man­teaux de four­rure et une femme issue des class­es pop­u­laires. Pré­cisé­ment inti­t­ulée « The Crit­ic », la pho­to véhicule un regard cri­tique sur les iné­gal­ités, sur l’abîme qui sépare les nan­tis des déshérités. Les vis­ages du sys­tème que Weegee met au jour sont ceux de la cor­rup­tion, des dis­crim­i­na­tions, de la devise hobbe­si­enne « homo homi­ni lupus est ».

Chas­seur d’images, de scoops, il cisaille l’image qui flingue, qui dévisse les con­sciences, qui réalise sym­bol­ique­ment le meurtre représen­té dans une esthé­tique bru­tale, sans fard. « Le mot est le meurtre de la chose » affir­mait Lacan dans son Dis­cours de Rome. Pas avec Weegee qui surenchérit sur l’assassinat en inven­tant une image qui tue, une « killer image ». Son viseur passe la réal­ité aux rayons X, fait sauter le ver­nis, les masques de la social­ité, recueille les instan­ta­nés des drames urbains, des clam­sés du macadam. En d’autres ter­mes, Weegee dénude la réal­ité, emballe les macch­a­bées encore chauds dans un suaire pho­tographique. « Naked City », le titre d’un recueil qu’il pub­lia en 1945 annonce sans détour qu’il strip-tease la ville, qu’il fait tomber le voile des illu­sions. L’illégalisme qu’il pho­tographe, il aime à le pra­ti­quer à l’aide de son Speed Graph­ic tirant des balles de lumière. Une autre de ses devis­es définit son tra­vail lorsqu’il com­pare son appareil pho­to à une « lanterne d’Aladin mod­erne ». Sa radio branchée sur celle de la police, on voit Weegee dor­mant dans sa Chevro­let afin d’être le pre­mier à shoot­er les cauchemars bien réels d’une ville épilep­tique. C’est quand elles s’approchent du rivage de la mort que ses pho­togra­phies vivent. Sans tabou ni inhi­bi­tion, il parie pour un voir qui ne s’interdise aucune mon­stra­tion, qui ne se dote d’aucune lim­ite éthique, esthé­tique ou poli­tique. Weegee se tient au plus loin du polit­i­cal­ly ou du moral­ly cor­rect. Il pro­fesse qu’il n’y a de vision, de mis­sion pho­tographique que si la pho­to entend tout mon­tr­er, sans œil­lère ni dérobade, sans zone reléguée dans l’inconvenant, en nous forçant à regarder l’insupportable, l’anatomie de la mort à l’œuvre. Tout dire, tout mon­tr­er : sans cette rad­i­cal­ité, l’art est fior­i­t­ure, dis­trac­tion déco­ra­tive, fientes de pigeon.

- Je ne peux pas pub­li­er ça, Weegee !
- Quoi ? ! Je me suis don­né un mal de chien pour cette pho­to ! J’ai poussé mon pro­fes­sion­nal­isme jusqu’à compter le nom­bre de coups portés. C’est vrai que je suis sur la pho­to, mais c’était pour don­ner plus de vérité, de force à l’image. 
- C’est pas que tu sois dessus qui me pose prob­lème, c’est que tu vois, c’est… C’est trop vio­lent comme image. Le corps dans la malle attaché, le sang… 
- Trop vio­lent ?! 

L’album de Max de Radiguès et Wauter Man­naert voy­age dans les mul­ti­ples facettes d’un homme com­plexe, ambigu, d’un « charog­nard » des faits divers, qui, entre fréquen­ta­tion des pros­ti­tuées et dérives spir­itueuses, entre pra­tique du vio­lon et « pho­tos-car­i­ca­tures » du monde d’Hollywood, fut le chroniqueur génial de la mort qui s’invitait chaque soir à New York sous la forme de règle­ments de compte entre gangs, entre caïds, d’accidents auto­mo­biles, de représen­tants de la pègre abat­tus par la police. Chez Weegee, dans le por­trait que les auteurs nous en pro­posent, il y a un côté médecin légiste qui autop­sie le corps malade de la société améri­caine. Un côté jazzman  de l’image aus­si chez celui qui, durant dix ans, entre 1935 et 1945, exhi­ba dans une esthé­tique sans con­ces­sion les déra­pages de la comédie humaine. L’album donne à voir l’unité de la car­rière pho­tographique de Weegee, scindée en deux péri­odes, une pre­mière con­sacrée à l’arpentage des trot­toirs des quartiers inter­lopes et une sec­onde, à la fin de la Deux­ième Guerre mon­di­ale, grav­i­tant autour de l’auscultation des stars, des dans­es des pail­lettes et des dol­lars du gotha.

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Par son dis­posi­tif qui noue dessin et écri­t­ure, la bande dess­inée, le roman graphique place le champ de la pho­togra­phie dans une autre dimen­sion, trans­pose en formes ver­bales et non ver­bales son silence tail­lé dans la veine du rétinien. Un éloigne­ment, un pas de côté hors du lan­gage pho­tographique qui ne sont qu’apparents dès lors qu’ils ont pour effet de rejoin­dre les coor­don­nées intimes de son acte créa­teur et celles de la vie des pho­tographes.

Véronique Bergen


Max DE RADIGUES (scé­nario), Wauter MANNAERT (dessin), Weegee, ser­i­al pho­tog­ra­ph­er, Paris, Sar­ba­cane, 2016.
Émi­lie PLATEAU (dessin), Marzena SOWA (scé­nario), Vivian Maier. Claire-Obscure, Paris,Dargaud, 2025.
Aurélie WILMET, Diane Arbus, Pho­togra­phi­er les Invis­i­bles, Brux­elles, Cast­er­man, 2025.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°227 (2026)