Jean-Baptiste Baronian, Neuf petits crimes très ordinaires

L’hors-dinaire

Jean-Bap­tiste BARONIANNeuf petits crimes très ordi­naires, Le grand miroir, 2006

baronian neuf petits crimes tres ordinairesBanal­ité du crime? Un crime n’a jamais rien de banal. Un crime a tou­jours quelque chose de banal. Ces deux propo­si­tions sont égale­ment vraies, suiv­ant le point de vue qu’on adopte. Et cette ambiva­lence fascine Jean-Bap­tiste Baron­ian – en par­ti­c­uli­er dans son œuvre de nou­vel­liste (voir son précé­dent recueil, Par­mi tant d’autres crimes). Sans doute parce que la nou­velle, dans son économie, per­met d’in­staller un cli­mat d’in­quié­tude, de sug­gér­er une ambiguïté essen­tielle sans s’appe­san­tir – jusqu’à la chute, sou­vent ironique ou ver­tig­ineuse.
Adviendraient-ils dans la réal­ité, les Neuf petits crimes très ordi­naires qui com­posent son dernier recueil n’oc­cu­peraient pour la plu­part qu’un entre­filet dans la rubrique des faits divers. Leurs pro­tag­o­nistes sont des gens quel­con­ques, au méti­er sans éclat : con­trôleur de ges­tion ou manu­ten­tion­naire de super­marché, détec­tive ou délin­quant sans enver­gure, mod­este pro­fesseur, dis­quaire ou kinésithérapeute. Quelque peu pitoy­ables, mais point atten­dris­sants, ils se meu­vent dans un univers de gri­saille tris­tounette. Or, ce qui requiert Baron­ian, c’est ce point de bas­cule – coup de sang, jalousie dévo­rante, éclair de folie – qui fait d’un homme ou d’une femme ordi­naires des assas­sins d’oc­ca­sion. Non seule­ment le crime n’est jamais éloigné de la nor­mal­ité, mais il agit comme un révéla­teur pour en dévoil­er la part d’om­bre : la vio­lence refoulée des rela­tions famil­iales ou con­ju­gales, celle des rap­ports de tra­vail où un sourire cor­dial dis­simule une froide vengeance.

Cepen­dant, l’in­ex­plic­a­ble emprunte ici bien des vis­ages, et Baron­ian n’ou­blie pas son intérêt pour le fan­tas­tique – cette autre manière d’ex­plor­er l’en­vers de la réal­ité. Lorsqu’une jeune femme, ouvrant un jour­nal, décou­vre sa pro­pre pho­to légendée du nom de la vic­time d’un meurtre sauvage, n’y a‑t-il là que la coïn­ci­dence d’une ressem­blance trou­blante? Plusieurs nou­velles admet­tent ain­si deux lec­tures, une expli­ca­tion irra­tionnelle et une expli­ca­tion raisonnable. L’une d’en­tre elles au moins bas­cule tout à fait dans le fan­tas­tique, qui voit un exem­plaire du Por­trait de Dori­an Gray con­t­a­min­er insi­dieuse­ment la réal­ité qui l’en­toure, et reparaître cette han­tise du dédou­ble­ment déjà présente dans Les papil­lons noirs, la ter­reur de ne pas recon­naître son reflet dans la glace. Ailleurs enfin, on retrou­ve le goût de l’au­teur pour les crimes qu’on pour­rait qual­i­fi­er de «lit­téraires» ou de crimes d’esthètes, l’acte gra­tu­it qui fasci­na Gide dans Les Caves du Vat­i­can et Thomas de Quincey dans De l’as­sas­si­nat con­sid­éré comme un des beaux-arts.

Les lecteurs de Baron­ian seront donc en ter­rain de con­nais­sance – ou plus exacte­ment, ils seront dépaysés d’une manière qui leur est famil­ière; et cette fidél­ité à soi-même est à porter au crédit de l’au­teur, qui creuse son sil­lon à l’é­cart des modes et qu’on a le sen­ti­ment, livre après livre, de con­naître un peu mieux. Pour ma part, c’est la pre­mière fois que j’aperçois ceci, qui éclaire d’un jour nou­veau l’œu­vre antérieure de Baron­ian : l’hu­mour noir, chez lui, est le revers d’un roman­tisme secret tein­té de fatal­isme. En témoignent la brièveté des instants de bon­heur, qui vire très vite au cauchemar, et le des­tin funeste qui jette tant de ses per­son­nages dans les griffes de femmes fatales. Et si plusieurs d’en­tre eux sont vic­times de l’ironie du sort, ils le sont plus encore de leur pro­pre rêve, que celui-ci soit d’épouser une fille trop belle pour eux ou bien de machin­er le crime par­fait en prenant mod­èle sur des romans policiers – très mau­vais cal­cul!

Chris­t­ian Bré­da


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°142 (2006)